Denecourt et la forêt de Fontainebleau

Au milieu du XIXe siècle à Fontainebleau, un homme prend l’initiative de percer des sentiers dans la forêt, de les baliser et de les décrire dans des guides qu’il publie afin de faire découvrir au plus grand nombre la forêt qui attire aujourd’hui de nombreux visiteurs.

Denecourt_carte
Carte du voyageur à Fontainebleau : dressée à l’aide des meilleurs plans, augmentée de tous les nouveaux percements et rectiffiée [sic] sur le terrain / par F. Denecourt ; revue et dessinée par F. Hardy employé des forêts de la commune, 1843. 49 x 65 cm.

Au moment où Claude-François Denecourt s’installe à Fontainebleau, la forêt ne jouit pas d’une grande fréquentation. Des fêtes de villages s’y déroulent, on y pratique la chasse à courre mais elle ne retient guère l’attention que des seuls hommes de science, peintres et écrivains romantiques. Assez éloignée de la capitale, la forêt ne bénéficie pas alors du statut de lieu de promenade des parisiens.

Nommé concierge de la caserne de Fontainebleau en 1832, après une courte carrière dans l’armée, Denecourt, qui passa son enfance dans les Vosges, arpente la forêt, découvre la richesse de son paysage et pressent très vite l’intérêt qu’il aurait à y attirer les promeneurs. « Père du petit tourisme banlieusard »[1] mais aussi auteur des premiers guides touristiques, éditeur de lithographies souvenirs, Denecourt eut une œuvre et une carrière à l’image de celles de maints entrepreneurs avisés du XIXe siècle, aux destins remarquables.

Claude-François Denecourt est né en 1788 dans la Somme mais la plus grande part de son enfance se déroule dans les Vosges, où sa mère et son beau-père sont aubergistes. D’après l’autobiographie qu’il laisse en 1856 dans la 16ème édition de son guide, il ne reçoit aucune instruction particulière et apprend à lire dans les quelques livres que possède sa mère. Il est possible tout de même qu’il ait intégré l’école de Luxeuil. Lorsqu’il arrive à Fontainebleau en 1832, il a donc derrière lui une simple carrière dans l’armée mais aussi, et c’est important, une expérience dans les affaires, dont un commerce de vins et spiritueux – qui va lui conférer toute sa vie une condition de rentier.

Carte de la forêt de Fontainebleau éditée par Denecourt en 1839 et publiée dans le 1er guide.
Carte indiquant les sites et points de vue remarquables de la forêt de Fontainebleau avec le tracé des promenades les plus pittoresques / Gravé par Edme Blondeau, publié par Denecourt, 1839. 29.5 x 41.5 cm.

En 1839, un évènement retient l’attention de Denecourt : des manœuvres militaires sont annoncées à Fontainebleau et prévoient d’attirer les curieux. L’ancien sergent décide alors de publier un guide de visite du camp militaire. Cette première expérience encourage Denecourt à éditer la même année son premier Guide du voyageur dans la forêt de Fontainebleau ainsi qu’une carte détaillée.

Jusqu’en 1844, il publie successivement trois guides, sur la forêt et le château, mélanges d’information culturelle et géographique et de notes pratiques, qui correspondent véritablement aux premiers guides touristiques. Ainsi, dans l’édition de 1843, on apprend que l’on peut se rendre à  Fontainebleau depuis Paris en bateau à vapeur, le voyageur de l’époque devant alors prévoir au moins huit heures de trajet. En 1839, les promenades qu’il décrit sont à faire en voiture mais dès son deuxième guide, Denecourt propose quelque chose de nouveau : des promenades à pied. Elles doivent permettre au visiteur de s’arrêter sur l’observation d’un beau rocher, d’un arbre remarquable, des fleurs sauvages et du serpolet :

« Sortant de fouler une pelouse parsemée de quelques fleurs sauvages et embaumée par le serpolet, il [le voyageur] pénètre au milieu des houx et des genévriers, ou bien encore sous les frais feuillages des hêtres et des charmilles ; puis à chaque pas, des gradations de perspectives, des mouvements de terrain toujours capricieux, et toujours de nouveaux rochers, des carrières, des précipices où des amas de grès semblent avoir été superposés par un bouleversement diluvien. » Guide du voyageur dans la forêt de Fontainebleau, C.F. Denecourt, 1839.

Dès 1842, il s’affaire donc à tracer des chemins pédestres à partir des sentiers existants, défrichant, construisant des marches, et même des murets, à l’aide de rebuts de grès des carrières voisines. Jusqu’en 1855, il ouvre ainsi pas moins de 150km de sentiers, qu’il décrit sous forme de multiples « promenades » dans ses guides. Ces aménagements le poussent même à ériger de toute pièce une caverne, des fontaines et une tour d’observation qu’il appelle « Fort l’empereur », rebaptisée « Tour Denecourt » en 1882. Celui qui fut appelé « le sylvain de la forêt » fait tout pour la rendre attractive aux yeux des promeneurs.

Mais Denecourt, en homme d’affaires avisé, ne s’arrête pas là et développe peu à peu sa petite entreprise de tourisme à Fontainebleau.

Page de titre de la seconde édition du guide de Denecourt, 1840
Page de titre de la seconde édition du guide de Denecourt, 1840.

En effet, ce qui pouvait ressembler au départ à une simple lubie de passionné de la forêt s’impose vite comme la construction d’une véritable entreprise de tourisme.

Les aménagements qu’il entreprend dans la forêt, par exemple, renvoient à ces guides : il se contente d’abord de peindre en bleu, à même les rochers, des flèches indiquant au promeneur la direction à suivre, mais pour assurer la vente de ses guides, dont il publie sans cesse de nouvelles éditions mises à jour, il se met à peindre des numéros qui renvoient à des notes explicatives dans ses publications.

Sa petite entreprise fonctionne avec l’appui de plusieurs individus comme son parent Naigeon, loueur de voitures, vers lequel les guides ne manquent pas de renvoyer les promeneurs, l’imprimeur Jacquin, et des spécialistes comme l’herboriste de la ville pour les pages de botanique, le géomètre Hardy pour les cartes, ou encore Etienne Jamin, ancien professeur, pour la description du château. C’est un réseau local qui est sollicité.

L’édition de lithographies* représentant la forêt va permettre à Denecourt d’assurer sa publicité et  de bénéficier des produits de la vente de ces images souvenirs. Ce procédé de gravure permet une large diffusion d’images à un prix assez bas. Pour cela, il s’entoure de graveurs qui ont une bonne maîtrise de la technique : Parmentier, Langrand et Rivière. Les lithographies qu’il propose représentent aussi le château et il conçoit avec ces images de petits albums souvenirs.

Ces albums ont la particularité d’être couverts de bois de genévrier, production de la forêt qui fait l’objet d’un vif engouement et d’une véritable mode locale dès 1844 : madame Marchand, autre commerçante de Fontainebleau propose ses « genevrines », divers petits objets en bois de genévrier.

Là encore, un réseau local permet à Denecourt d’assurer la revente de ces objets et, comme on le voit sur les pages d’informations pratiques de l’édition de 1851, il tient aussi commerce chez lui. Les petits albums genévriers valent entre 6 et 14 francs – le salaire journalier d’un ouvrier de l’époque tourne autour de 2 francs – et s’adressent donc à une clientèle assez large de petite et moyenne bourgeoisie. Mais Denecourt a également perçu l’avantage de faire travailler des artistes reconnus, pour des éditions plus luxueuses. C’est ainsi qu’il publie des lithographies et des albums de lithographies de très belle qualité grâce aux planches d’Henri Walter, Philippe Benoist, Jacottet ou Nyon jeune.

Point de vue de la Reine Amélie. Estampe Nyon jeune. 21 x 31.4 cm.

Coïncidence ou non, un évènement majeur va garantir à Denecourt le succès de son entreprise : l’arrivée du chemin de fer à Avon, commune jouxtant Fontainebleau, en 1849. Le trajet depuis Paris peut alors s’effectuer en 1h30 et la possibilité pour les parisiens de venir se promener à la journée va assurer la clientèle des hôteliers, des marchands de souvenirs et celle de Denecourt.

Signalons enfin qu’il n’échappe pas à l’entrepreneur de la forêt que les artistes de l’école de Barbizon* peuvent contribuer à attirer les badauds. Dès la cinquième édition de son guide, le titre devient « Guide du voyageur et de l’artiste à Fontainebleau » et il ne manque pas d’indiquer les lieux de la forêt où le promeneur pourra croiser un peintre à son chevalet.

Félix Ziem, Lisière de Forêt à Barbizon, Musée des peintres de Barbizon. 28 x 41 cm. Cliché Yvan Bourhis/CG77.

Cité au Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, Claude-François Denecourt, petite célébrité du milieu du XIXe siècle, a cependant peu à peu été oublié. Sans doute passionné de nature et admiratif des charmes de la forêt de Fontainebleau, Denecourt n’est pourtant pas le rêveur désintéressé auquel il semble avoir voulu s’identifier. Il se construit en effet peu à peu cette image, se plaint de se ruiner pour les travaux d’aménagements de la forêt, mais ses activités dans le tourisme, assorties de ses rentes, semblent pourtant lui avoir permis de vivre. Ce travail sur son image fonctionne, au point qu’en 1855 paraît chez Hachette un recueil intitulé Hommage à C.F. Denecourt. Fontainebleau. Paysages, légendes, souvenirs, fantaisies, signé par les grands noms de l’époque : Baudelaire, Lamartine, Nerval, Banville, Hugo, Sand, Champfleury et Théophile Gautier, qui lui donne son surnom de « sylvain de la forêt ».

Reste que Denecourt est sans aucun doute le plus grand contributeur au tourisme naissant de Fontainebleau et de sa forêt. Aujourd’hui, les circuits qu’il a tracés portent toujours son nom.

Affiche touristique, « Fontainebleau, son château et sa forêt », Bischoff éditeur, 1891.

[1] L’expression est d’Anne Ubersfeld, « Fontainebleau et le recueil Denecourt » in Actes du colloque sur la forêt, Besançon, 21-22 oct. 1966, Paris, 1967.

Pour aller plus loin :

BEYELER C., Souvenir de Fontainebleau : album d’estampes éditées à l’époque romantique par Claude-François Denecourt, créateur des sentiers de la forêt. M. de Seguins, Réunion des musées nationaux, 2007. Cette publication fait suite à l’acquisition en 2005 par le Cabinet des arts graphiques du château de Fontainebleau d’une très belle édition des albums genévriers de Denecourt, format 55x35cm, comportant 28 planches de grande qualité, lithographies et burins.

POLTON J.-C., Claude-François Denecourt, 1788-1875 : l’amant de la forêt de Fontainebleau. Editions des sentiers bleus, 2011. Unique biographie consacrée à C.F. Denecourt par l’auteur d’une thèse intitulée Tourisme et nature au XIXe siècle. Guides et itinéraires de la forêt de Fontainebleau, 1820-1880.

UBERSFELD A., « Fontainebleau et le recueil Denecourt » in Actes du colloque sur la forêt, Besançon, 21-22 octobre 1966. Paris, 1967. Sur le recueil Hommage à C.F. Denecourt…, publié en 1855.

La photographie de la toile de Félix Ziem est tirée du site du Musée des peintres de Barbizon. Les images de l’album genévrier sont des photographies de mon exemplaire personnel. Toutes les autres images sont des clichés numériques des collections de la BnF, consultables sur Gallica.

Glossaire :

Ecole de Barbizon : désigne des peintres paysagistes regroupés autour du village de Barbizon, en lisière de la forêt de Fontainebleau, entre 1825 et 1875 environs. Parmi eux : Corot, Félix Ziem, Théodore Rousseau, Daubigny, Millet.

Lithographie : procédé d’estampe dont la matrice est une pierre dite lithographique sur laquelle l’image à reproduire n’est pas gravée mais directement dessinée au crayon gras ou à l’encre. Le procédé repose sur le principe de répulsion entre l’eau et les corps gras.

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3 réflexions sur “Denecourt et la forêt de Fontainebleau

  1. J’aimerais savoir si c’est Denecourt (ou/et Colinet) qui a (ont) nommé les lieux caractéristiques de la forêt de Fontainebleau (noms d’artistes par exemple). Merci pour votre intéressante synthèse.

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    1. Merci pour votre commentaire. Je ne peux que vous faire une réponse imprécise, l’origine des noms de lieux étant bien souvent une question complexe. Il est certain que Denecourt a nommé certains lieux lui-même, dans le cadre de la rédaction de ses guides, du traçage des ses sentiers et de leurs repères et des aménagements qu’il entrepris, comme le Fort l’Empereur (qu’on appelle d’ailleurs aujourd’hui Tour Denecourt). Malheureusement, je ne sais pas ce qu’il en est de son continuateur Colinet sur ce sujet, mais on peut supposer qu’il ait agi de la même façon. Bien d’autres noms sont antérieurs à Colinet et Denecourt, comme par exemple la vallée du Nid de l’aigle, le Rocher des Deux-Soeurs ou les gorges d’Apremont, qui font l’objet de la 1ère promenade décrite par Denecourt. Justement, il fournit parfois dans ses guides l’origine supposée de ces noms. Enfin les peintres ont aussi contribué à nommer certains arbres remarquables, sujets de leurs tableaux. J’espère avoir répondu (un petit peu) à votre question !

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