L’art au service de la science : la collection des vélins du Muséum national d’histoire naturelle

La Bibliothèque centrale du Muséum national d’histoire naturelle détient une collection unique, débutée il y a presque 400 ans et alimentée jusqu’au XXIe siècle. La collection des vélins, un ensemble de près de 7000 gouaches et aquarelles sur vélin représentant fleurs, plantes et animaux, est un précieux patrimoine commun à l’art et à la science.

Pie commune / Nicolas Robert, 17e s., vélin, 460x330mm.
Pie commune / Nicolas Robert, 17e s., vélin, 460x330mm. Source : Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation.

La constitution de cette riche série correspond à une période de l’histoire des sciences où la nécessité d’observer et de décrire prévalait. De la fin du XVIIe siècle, moment où la collection est rattachée au Jardin royal[1], jusqu’au milieu du XIXe siècle environ, la production de ces images reste toujours liée à un processus scientifique. La volonté de faire perdurer la tradition et la force esthétique de ces dessins imposèrent ensuite la continuation de la collection.

C’est un passionné de plantes et de jardins qui débute cette compilation. Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, fait entretenir un grand jardin botanique au château de Blois. Ses intendants, les botanistes Abel Brunyer puis Robert Morison, dressent même un catalogue des plantes qui y sont cultivées.

Pour documenter sa collection de plantes, Gaston d’Orléans fait réaliser des dessins et peintures d’après le naturel à partir de 1630. Jusqu’à sa mort en 1660, il crée et enrichit ainsi une collection de gouaches et aquarelles sur vélin en engageant des peintres à Blois. Nicolas Robert est le plus célèbre et a fourni des peintures d’une grande finesse.

Le vélin est un parchemin de grande qualité, très fin et très blanc, obtenu à partir d’une peau de veau mort-né ou de veau de lait. Rare aujourd’hui, ce support était également à l’époque réservé aux productions de haute qualité.

Les peintres qui interviennent sur ces vélins sont des miniaturistes, qui utilisent la technique de la gouache ou de l’aquarelle. Leur peinture est limitée à un cadre de 460×330 mm. Ces dimensions ne varieront pas dans l’histoire de la série. Parfois marqué d’une bordure dorée, elle-même éventuellement soulignée d’un trait brun ou bleu, ce cadre représente une contrainte, permettant de limiter la taille de l’image, mais dont l’artiste peut décider de s’affranchir. Il permet ainsi de varier les représentations : le peintre peut contenir son motif à l’intérieur du trait ou le faire déborder, des choix de zoom doivent parfois être faits. Les vélins de Nicolas Robert sont, à ce titre, très révélateurs.

Acanthe molle, Nicolas Robert, 17e s.
Acanthe molle, Nicolas Robert, 17e s. Source : Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation.

À la mort de Gaston d’Orléans en 1660, la collection compte cinq grands in-folio remplis de peintures sur vélin, représentant fleurs, plantes rares et oiseaux. La série est léguée à Louis XIV et attire l’attention de Colbert qui convainc le roi de faire continuer la collection.

Portrait de Colbert par Nicolas Robert, vélin, 17e s.
Portrait de Colbert par Nicolas Robert, vélin, 17e s. Source : Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation.

Nicolas Robert obtient le titre de « Peintre ordinaire du roi pour la miniature » et commence à travailler de concert avec les naturalistes du Jardin royal. Ces derniers décident des sujets à reproduire, à partir des spécimens présents dans le jardin, et vérifient la justesse du dessin. Après Nicolas Robert, plusieurs peintres se succèdent à cette charge dont Jean Joubert, Claude Aubriet, Madeleine Basseporte, et leurs élèves. Ils sont tous logés au Jardin royal, dépendent du budget de cette institution et sont placés sous l’autorité de l’intendant ou du surintendant du Jardin. La visée de cette entreprise de reproduction visuelle du vivant est autant esthétique que scientifique et, après Nicolas Robert, les sujets se diversifient et commencent à traiter davantage de zoologie.

La Révolution modifie l’existence du Jardin royal et, par là, celle de la collection des vélins. En 1793, le Convention transforme par décret le Jardin national des plantes en Muséum d’histoire naturelle. Gérard Van Spaendonck, qui occupe alors l’ancienne charge de Peintre ordinaire du roi, devient professeur d’iconographie naturelle.

La même année est organisé un concours pour recruter les nouveaux artistes. Désormais on distingue deux titulaires : le peintre en botanique et le peintre en zoologie. La création de la Ménagerie, toujours en 1793, va d’ailleurs renforcer la présence des sujets zoologiques de qualité dans la collection. Les animaux qui y sont gardés en captivité servent de modèles aux peintres. La diffusion de ces vélins et la publicité de la Ménagerie sont assurées à partir de 1801, moment où Lacépède et Cuvier publient La Ménagerie du Muséum national d’histoire naturelle ou Les Animaux vivants, où sont reproduits par le graveur Miger les vélins du peintre en zoologie Nicolas Maréchal.

Ours polaire
Ours polaire. Peint par Maréchal, gravé par Miger. In La Ménagerie du Muséum national d’histoire naturelle ou Les Animaux vivants, par Lacépède et Cuvier, 1801. Source : Gallica/BnF.

Le poste de peintre en botanique est d’abord confié en réalité à deux peintres, les frères Redouté. Avec Pierre-Joseph Redouté, surnommé « le Raphaël des fleurs », la collection de plantes et fleurs connaît un regain de virtuosité. Henri-Joseph Redouté, quant à lui, participe à l’Expédition d’Egypte et en rapporte des aquarelles sur bristol qui entrèrent directement dans la collection et servirent aussi à illustrer la fameuse Description de l’Egypte. D’autres peintres, un peu moins connus, leur succèdent et rivalisent aussi de talent pour la confection des vélins. Ainsi, Adèle Riché, fille d’un Premier jardinier du Jardin des plantes, livre de magnifiques aquarelles.

Amaryllis à longues feuilles, Pierre-Joseph Redouté, 1794.
Amaryllis à longues feuilles, Pierre-Joseph Redouté, 1794. Source : Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation.
Magnolia yulan, Pierre-Joseph Redouté, 1808.
Magnolia yulan, Pierre-Joseph Redouté, 1808. Source : Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation.
Psychotria, Adele Riché, 1846
Psychotria, Adèle Riché, 1846. Source : Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation.

Surtout, avec les transformations opérées par la Convention, les vélins deviennent de véritables outils au service de la science. Quittant la Bibliothèque nationale – ancienne Bibliothèque royale – et intégrant la nouvelle Bibliothèque centrale du Muséum, ils sont de plus en plus consultés. Les registres de prêt de la bibliothèque en attestent. Les professeurs des différentes chaires du Muséum les empruntent pour s’en servir dans leurs recherches ou dans l’enseignement. Ils sont aussi utiles aux artistes, à qui ils sont communiqués sous verre, pour être éventuellement reproduits sur place.

La série connaît à cette période une croissance importante : de 5321 pièces en 1809, elle passe à plus de 6000 en 1850. Comme à l’époque du Jardin royal, ce sont les scientifiques, à savoir l’assemblée des professeurs, qui décident des sujets à traiter et de l’entrée ou non d’un vélin dans la collection.

***

C.Bernard, Introduction à la médecine expérimentale
Introduction à la médecine expérimentale / Claude Bernard, 1865. Fondateur de la médecine expérimentale, Claude Bernard participe au renouvellement des méthodes scientifiques au XIXe siècle. Source : Gallica/BnF.

Étroitement liée aux évolutions des méthodes et de la pensée scientifique, la collection des vélins subit un ralentissement, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. L’observation n’est plus le maître mot dans la science et l’expérimentation de plus en plus s’impose. De ce fait, les planches descriptives que sont les vélins présentent moins d’intérêt. Par ailleurs, le Muséum est en pleine croissance et les professeurs ont moins de temps à consacrer à la collection. Elle sera tout de même enrichie jusqu’en 1905, date à laquelle la production s’arrête, faute de budget et parce que la photographie s’installe définitivement.

Plus tard, dans les années 1950, le directeur du Muséum, Roger Heim, décide de relancer la collection en confiant la production à des peintres extérieurs à l’établissement. Le dernier enrichissement s’est fait entre 1996 et 2005, par un mécénat des laboratoires Pierre Fabre qui, en accord avec le Muséum, ont commandé neuf vélins à l’aquarelliste Marie-Pierre Le Sellin.

Au croisement du patrimoine scientifique et artistique, la collection des vélins du Muséum national d’histoire naturelle a donc vécu au rythme des changements institutionnels et des évolutions scientifiques. Les quelques 7000 vélins que renferme désormais le Muséum forment une riche compilation des gouaches et aquarelles des meilleurs miniaturistes en art animalier et art floral.

Toujours conservée à la Bibliothèque centrale, la collection n’est plus consultable, comme ce fut le cas au XIXe siècle, pour des raisons de conservation. J’ai pu admirer avec plaisir quelques exemplaires présentés dans le cadre de l’exposition « Singeries », au Cabinet d’histoire du Jardin des plantes et je guetterai désormais leur apparition dans de prochains évènements. Fort heureusement, un programme de numérisation des vélins est en cours. La numérisation de collections patrimoniales, entre préparation, vérifications et mise en ligne, représente toujours un travail très intéressant mais long pour les bibliothécaires et les éventuels prestataires. Celle des vélins devrait s’achever d’ici quelques mois. Une grande partie est déjà disponible sur le portail documentaire des bibliothèques du Muséum : je ne peux que vous conseiller d’aller y faire un tour !

[1] Le Jardin royal des plantes médicinales : jardin botanique et institution scientifique de 1635 à 1793, transformé en Jardin royal des plantes en 1718 (avec Buffon comme surintendant entre 1739 et 1788), puis en Jardin national des plantes à la Révolution. Il devient le Muséum national d’histoire naturelle par décret de la Convention le 10 juin 1793.

Pour aller plus loin :

Je remercie Antoine Monaque, à la Mission des collections patrimoniales des bibliothèques du Muséum, qui a bien voulu répondre à mes questions.

Les images utilisées proviennent des collections numérisées du Muséum national d’histoire naturelle, disponibles sur le portail documentaire, de Gallica, et du site de l’Institut Klorane pour les vélins de M.-P. Le Sellin.

BULTINGAIRE L., Vélins du Muséum d’histoire naturelle de Paris : fleurs exotiques : quatre-vingt-huit planches accompagnées d’une préface, Paris : Librairie des arts décoratifs, 1927.

LAISSUS Y., Les Vélins du Muséum : conférence donnée au Palais de la découverte le 7 janvier 1967, Paris : Palais de la découverte, 1967.

TERRANCLE P., Les vélins : la science et la beauté, Toulouse : Ed. Privat, 2006.

THIREAU M., « Alliance de l’art et de la science au travers des peintures sur vélin du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris ». In: Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée. 37e année, bulletin n°1, 1995. pp. 45-57.

L’article sur Nicolas Robert et la collection des vélins disponible sur le portail documentaire des bibliothèques et de la documentation du Muséum.

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