Jules Marcou : Jura – Rocky Mountains

Un ex-libris révèle parfois la personnalité du propriétaire qui l’a apposé dans ses livres. Celui de Jules Marcou, amusant avec ses marteaux entrecroisés et ses fossiles, a un jour retenu mon attention. Mon intérêt s’est ainsi porté sur ce géologue du XIXe siècle, dont la carrière étonnante s’étendit du Jura franco-suisse jusqu’aux Montagnes Rocheuses américaines. Petite promenade géologique.

Ces petites gravures que Jules Marcou a collées dans les livres de sa bibliothèque personnelle donnent le ton : deux petits fossiles encadrent les mots « Bibliothèque de Jules Marcou », qui eux-mêmes surplombent une bannière nouée en son centre à deux marteaux de géologue entrecroisés. Sur la partie gauche de la bannière le mot « Jura » répond à « Rocky Mountains » sur la partie droite. Notre personnage rappelle ce qu’il est, un géologue de terrain, collectionneur d’échantillons géologiques et de fossiles, attaché à sa terre natale, où il fit ses premières armes, et aux États-Unis, où une part importante de sa carrière se déroula.

1ère Vue de Salins, ville de Franche-Comté, dessin J.-B. Lallemand, vers 1780.
1ère Vue de Salins, ville de Franche-Comté. J.-B. Lallemand, vers 1780. Dessin à la plume, encre brune et aquarelle ; 21,1 x 34,5 cm.
2e Vue de Salins, ville de Franche-Comté, dessin J.-B. Lallemand, vers 1780.
2ème Vue de Salins, ville de Franche-Comté. J.-B. Lallemand, vers 1780. Dessin à la plume, encre brune et aquarelle ; 21 x 34,3 cm.

Jules Marcou naît à Salins en 1824. D’une famille modeste, sa mère tient un petit commerce et son père est secrétaire à la mairie de Salins, il fut pourtant encouragé et porté le plus possible pour la réussite de ses études par ses parents. A 15 ans, il intègre le collège royal de Besançon où il devient l’ami de Louis Pasteur, avec qui il partage sa chambre. Les deux camarades restèrent liés toute leur vie. C’est d’ailleurs ensemble qu’ils échouent au baccalauréat en 1842. Jules Marcou est déjà d’un fort tempérament et cultive sans doute un goût un peu trop prononcé pour la fête. Entre 1842 et 1844, il prépare le concours d’entrée à Polytechnique, d’abord à Paris, puis à Besançon, mais sans y parvenir. A 20 ans, il revient à Salins, sans diplôme.

Chemin près de la Dôle. Jura. Dessin Alexis-Victor Joly, 1825.
Chemin près de la Dôle (Jura). Alexis-Victor Joly, 1825. Dessin à la plume et lavis à l’encre brune ; 28,9 x 37 cm.

Désœuvré, le jeune homme commence à accompagner le botaniste Marcellin Garnier, ami de son père, dans ses promenades dans les hautes chaînes du Jura, aux sommets de la Dôle et du Réculet. De là débute sa passion pour la géologie. Avec un ami étudiant en médecine, le Traité élémentaire de géologie de Lyell sous le bras, ils partent en excursion à pied dans le Jura franco-suisse, jusqu’à Berne, et tentent de reconnaître des fossiles grâce à leur manuel. Dans cette découverte autodidacte, un homme, le docteur Claude-Marie Germain, épris d’archéologie et de géologie et collectionneur d’échantillons, va le mettre sur la voie. Durant de longs mois, tous deux enchaînent les excursions dans la montagne. Le docteur lui apprend à faire des coupes géologiques et à enlever des fossiles.

Vallée de Baume-les-Roches, Jura, photographiée par Dossman, XIXe s.
Vallée de Baume-les-Roches (Jura), photographiée par Dossman, XIXe s.

C’est à partir de ce moment que commence véritablement la carrière de géologue de Jules Marcou. La période lui est propice : l’intérêt généralisé de l’époque pour les sciences naturelles favorise les rencontres entre amateurs éclairés et hommes de science. Le docteur Germain présente Marcou à Jules Thurmann, géologue suisse, qui lui-même lui fait rencontrer Louis Agassiz, naturaliste renommé. Ce dernier permet à Marcou de publier ses résultats dans le Bulletin de la Société des Sciences Naturelles de Neufchâtel. En 1846, à seulement 22 ans, il part à Paris présenter un mémoire à la Société géologique de France, qui est aussitôt publié. Sa réputation est fondée.

La carrière parisienne de Marcou ne sera pas longue puisqu’en 1847 il obtient la place de naturaliste-voyageur du Muséum national d’histoire naturelle. Il est chargé d’aller explorer l’Amérique du nord et d’envoyer ses résultats au Muséum. Le géologue salinois arrive aux États-Unis en mai 1848 et commence par aller retrouver Agassiz, alors professeur de géologie et de zoologie à Harvard. Il le suit, avec son groupe d’élèves, dans l’exploration du pourtour du Lac Supérieur puis part explorer seul le nord-est du pays : les bords du Lac Huron, le Niagara et l’Est du Canada dans un premier temps. Puis il étudie la géologie du New-Jersey, de la Pennsylvanie, de la Virginie, et enfin remonte au nord en passant par le Kentucky et ses Mammoth Caves. Comme prévu, Marcou transmet ses échantillons de roches et ses fossiles au Muséum de Paris.

A 26 ans, il se marie à une riche héritière, s’assurant ainsi une vie confortable et surtout l’indépendance dans ses recherches. Il quitte à ce moment-là sa place au Muséum.

Dans le même temps, les vastes territoires de l’ouest se sont ouverts, suite à la victoire des États-Unis sur le Mexique en 1848. Le gouvernement américain organise aussitôt trois expéditions scientifiques, notamment dans le but de définir les tracés de chemin de fer. Jules Marcou, géologue déjà reconnu, intègre en 1853 une de ces expéditions, celle qui doit parcourir le sud des Montagnes Rocheuses et le désert de Californie. L’équipée est impressionnante : cinq scientifiques accompagnent un guide et le chef de mission, ils sont suivis de 55 soldats, de nombreux domestiques, des véhicules et du bétail pour se procurer de la nourriture sans risquer d’empiéter sur les terres de chasse des tribus Comanches, Apaches et Navajos. Tous ensemble, ils traversent ainsi 4000km durant dix mois.

Planisphère terrestre,  Etats-Unis,  Texas,  par A. Piquenard, d'après des cartes américaines (détail), 1848. Source Gallica/BnF.
Planisphère terrestre, Etats-Unis, Texas, par A. Piquenard, d’après des cartes américaines (détail), 1848. Source Gallica/BnF.

Cette mission marque un tournant dans la carrière de Jules Marcou. En effet, c’est pour lui le début de querelles violentes avec une bonne part des géologues américains. James Hall et James D. Dana, en particulier, l’attaquent sur sa découverte d’une forme de Jurassique[1], en avant du plateau du Llano Estacado, dans l’État actuel du Nouveau Mexique. Marcou recueille en effet à cet endroit de nombreuses gryphées[2] qu’il attribue au Jurassique, jusque-là non rencontré en Amérique. Cette attribution est très controversée, même si Marcou a ses défenseurs, notamment Verneuil et Agassiz. Ce dernier témoigne de sa qualité de spécialiste des formations jurassiques.

Cependant, le jeune géologue ne fait rien pour calmer la colère de ses détracteurs. En 1855, il publie 124 pages de compte rendu de sa traversée dans le Bulletin de la Société géologique de France, dont voici l’introduction.

« Résumé explicatif d’une carte géologique ». In : Bulletin de la Société géologique de France, (2), XII, p.815. Source : Jubilothèque/Bibliothèque universitaire Pierre et Marie Curie.

Ce texte est accompagné d’une planche montrant les fossiles, objets de la controverse, et de la toute première carte géologique générale des États-Unis, de la main de Marcou. De là provient aussi sans doute la polémique. Pour les universitaires de ce jeune pays en construction que sont alors les États-Unis d’Amérique, voir un européen publier en Europe ses résultats d’expédition sur le nouveau continent, a quelque chose de fâcheux. Avec sa carte géologique générale, Marcou les devance, et les critiques jugeant cette entreprise démesurée ne se font pas attendre. Ces travaux sont pourtant très bien reçus en Europe et l’École Polytechnique de Zurich offre à Jules Marcou la chaire de géologie et paléontologie. Il y reste trois ans, jusqu’en septembre 1858.

Résumé explicatif d'une carte géologique. In Bull. Soc. géol. France, (2), XII, pl.21. Source Jubliothèque/Bibliothèque universitaire Pierre et Marie Curie.
« Résumé explicatif d’une carte géologique ». In : Bulletin de la Société géologique de France, (2), XII, pl.21. Source : Jubilothèque/Bibliothèque universitaire Pierre et Marie Curie. Planche représentant les fossiles, objets de la controverse.
Résumé explicatif d'une carte géologique. In : Bulletin de la Société géologique de France, (2), XII, pl.21. Carte géologique des Etats-Unis et des provinces anglaises, par Jules Marcou. Source : Jubilothèque/Bibliothèque universitaire Pierre et Marie Curie.
« Résumé explicatif d’une carte géologique ». In : Bulletin de la Société géologique de France, (2), XII, pl.21. Carte géologique des Etats-Unis et des provinces anglaises, par Jules Marcou. Source : Jubilothèque/Bibliothèque universitaire Pierre et Marie Curie.

Le géologue salinois revient aux États-Unis en 1860. Il continue alors ses explorations – parfois en courant des risques, comme en 1863 où en pleine Guerre de Sécession il parcourt le Kansas et le Nebraska – et poursuit ses publications, mais sans occuper de poste officiel, s’étant définitivement brouillé avec les universitaires américains.

Avec le développement de la géologie, on cherche au XIXe s. à dénommer les temps géologiques. Diverses classifications apparaissent et se font concurrence. Marcou ne manque pas une fois de plus de participer aux débats. Il soutient le géologue américain Emmons, également supporté par Joachim Barrande, pour l’acceptation du terme « Taconique » pour désigner la première période des temps fossilifères. Emmons avait en effet choisi ce terme pour désigner les couches les plus anciennes de la chaîne des Appalaches et plaidait pour l’utilisation de la formule « système taconique » pour désigner la période dont il avait été le premier à pouvoir définir à la fois une série lithologique et les fossiles la caractérisant. Barrande, dont les fossiles trouvés en Bohême correspondaient à ceux d’Emmons en Amérique, demande alors à Jules Marcou d’explorer les Appalaches américano-canadiennes pour étayer cette thèse. Marcou hésite dans un premier temps, et explique pourquoi :

D’abord, les localités à explorer sont éloignées de 150 à 200 lieues de mon domicile, tandis qu’elles sont à la porte même des géologues anglo-américains, employés par leurs gouvernements respectifs pour faire au frais des États les relevés géologiques de ces contrées jadis françaises, mais à présent au pouvoir des Anglo-Saxons. Secondement ma qualité de Français n’était pas précisément une lettre de recommandation dans des pays où le titre d’étranger éveille tout autre chose que des sympathies. Enfin, en dernier lieu, une opposition passionnée et systématique est faite depuis plus de dix ans à tout ce que je publie sur la géologie américaine.

Marcou finit par accepter, entame des explorations dans les Appalaches et consacre beaucoup d’énergie à supporter Emmons, et d’autant plus que James Hall fait partie des opposants à la formule de « système taconique ». Finalement, le terme concurrent de « Cambrien » est adopté.

En 1861, Jules Marcou est aussi le premier à publier une carte géologique de la Terre, réalisant ainsi un de ses objectifs fondamentaux.

Marcou effectue ses dernières explorations en 1875. A 51 ans, ayant traversé de nombreux problèmes de santé, le géologue n’est pourtant plus un jeune homme. Malgré ses querelles avec les institutions, il intègre alors une expédition de l’U.S. Geographical Survey. Le gouvernement américain relance en effet à ce moment-là les explorations de l’ouest du territoire, après que la Guerre de Sécession les ait interrompues un temps. On voit que la réputation scientifique de Jules Marcou n’est pas ternie, car la même année il est choisi comme correspondant par la Gelogical Society of London. Marcou prend donc part à la mission commandée par Wheeler, à l’ouest du 100e méridien, au sud des Montagnes Rocheuses. Gallica présente de nombreuses et très belles photographies de ces quatre missions d’exploration américaines qui eurent lieu dans les années 1860-1880. Celles que je propose ici ne datent pas toutes de 1875 mais correspondent bien à l’expédition de Wheeler, intégrée par Jules Marcou.

Colorado, Mouth of Kanab Wash, Looking East, Colorado River Series, n° 24, William Bell phot., 1872, 20,2 x 28,4 cm. Source Gallica/BnF.
Colorado, Mouth of Kanab Wash, Looking East, Colorado River Series, n° 24, William Bell phot., 1872, 20,2 x 28,4 cm. Source Gallica/BnF.
Ancient ruins in the Cañon de Chelle, N. M. In a niche 50 feet above present Canon bed, T. H. O'Sullivan. 1873, n° 10. Source : Gallica/BnF.
Ancient ruins in the Cañon de Chelle, N. M. In a niche 50 feet above present Canon bed, T. H. O’Sullivan. 1873, n° 10. Source : Gallica/BnF.

Jules Marcou meurt en 1898, à l’âge de 74 ans. Il est enterré à Cambridge (Massachusetts), sous une stèle représentant une ammonite.

Géologue autodidacte et sans diplôme, il fait ses premières excursions dans le Jura et est pionnier dans l’exploration des Rocky Mountains, comme le rappelle son ex-libris. Chercheur de terrain, sûr de sa personne et doué d’un certain franc-parler, Marcou se fait de nombreux ennemis parmi les organismes scientifiques américains mais aussi français. En 1869, sa publication de trois pamphlets réunis sous le titre La Science en France, vise à critiquer l’organisation des institutions scientifiques françaises. Marcou a une vision moderne et réformatrice et n’hésite pas à la partager. Il faut dire que son aisance financière l’a laissé indépendant toute sa vie. Certains de ses pairs pourtant ne cessent de l’estimer, comme Agassiz et Barrande, et sa contribution à la géologie du Jura est jugée considérable. Il laisse derrière lui 188 publications, en français et en anglais, et la première carte géologique des États-Unis.

Tombe de Jules Marcou, Mount Auburn Cemetery, Cambridge, Massachusetts. Source : http://gravelyspeaking.com/.
Tombe de Jules Marcou, Mount Auburn Cemetery, Cambridge, Massachusetts. Used by permission of gravelyspeaking.com.

[1] Jurassique : système de l’ère mésozoïque qui se situe après le Trias et avant le Crétacé, et qui s’étend d’environ -200 à -145 millions d’années.

[2] Gryphées : mollusques fossiles ayant vécu au Jurassique et au Crétacé.

Pour aller plus loin :

Michel Durand-Delga, géologue, et Richard Moreau, spécialiste en écologie microbienne et historien des sciences, ont fourni un important travail de recherche sur la vie et le travail de Jules Marcou, dont mon billet est un résumé :

DURAND-DELGA M., MOREAU R., Jules Marcou (1824-1898) : précurseur français de la géologie nord-américaine, Paris : L’Harmattan, 2005.

Les illustrations de ce billet sont tirées de Gallica, de la Jubilothèque, bibliothèque numérique patrimoniale de l’UPMC, et du blog Gravely Speaking, pour la photographie de la tombe de Jules Marcou, avec l’aimable autorisation de son auteur.

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