Danse, boisson et castagne : les fêtes paysannes dans l’âge d’or de l’art néerlandais

Boerenvechtpartij = Bagarre de paysans, Cornelis van Caukercken, vers 1640-1680. Détail. Source : Rijksmuseum.
Paysans se bagarrant, Cornelis van Caukercken d’après Jan Miense Molenaer, vers 1640-1680. Gravure, 36×46 cm. Détail. Source : Rijksmuseum.

Les scènes de genre dominent l’art de l’âge d’or néerlandais. Représentant la vie de tous les jours, elles illustrent constamment les mêmes sujets, faisant la part belle au quotidien de la classe moyenne citadine, dans cette période de puissance commerciale des Provinces Unies. Les classes populaires, et en particulier les paysans, sont pourtant aussi largement représentées dans la peinture, la gravure et tous les arts visuels et décoratifs, pas forcément sous leur plus beau jour, il est vrai…Bienvenue dans l’univers joyeux, cocasse, et parfois sordide, des fêtes paysannes !

Depuis la fin du XVIe siècle et pendant tout le XVIIe, les Provinces Unies, Pays-Bas actuels, vivent ce qu’on a appelé leur siècle d’or. Cette petite nation devient la première puissance marchande, en particulier grâce aux flottes des trois provinces côtières, contribuant à développer une classe moyenne aisée. République toute jeune, elle attire artistes et savants, comme Descartes qui s’y installe. Les Provinces Unies connaissent alors un fort développement culturel, qui touche les sciences comme les arts.

Les Provinces Unies ou  la partie septentrionale des Pays-Bas connue sous le nom de Hollande, P. Coronelli, 17e s. Source : Gallica/BnF.
Les Provinces Unies ou la partie septentrionale des Pays-Bas connue sous le nom de Hollande, P. Coronelli, 17e s. 60×45 cm. Source : Gallica/BnF.

La prospérité du pays permet l’existence d’un marché de l’art dynamique. Marchands et autres bourgeois décorent leurs intérieurs de tableaux, comme on le voit dans les peintures de Vermeer et de van Brekelenkam, présentées ci-dessous. Les écarts de prix témoignent d’une diversité du public. Les peintres sont plus nombreux et la production est riche. C’est l’époque de Rembrandt, Jan Steen et Vermeer.

Le marché de l’art se met à fonctionner selon la loi de l’offre et la demande : les artistes travaillent en fonction des goûts de tout un public potentiel, pas seulement pour répondre aux exigences d’un commanditaire. Des modes se développent et la peinture de genre est celle qui rencontre le plus de popularité.

La gravure, comme la peinture, connaît un grand succès. Dans les intérieurs, les gravures ont leur place à côté des peintures, ou s’y substituent. Répondant de la même façon aux modes de l’époque, les gravures représentent beaucoup de scènes de genre. Les collections du Rijksmuseum sont riches de scènes de fêtes paysannes gravées. Aussi, ce sont principalement ces estampes que je vais vous présenter.

Mariage paysan, Cornelis van Dalen (I), Adriaen Pietersz. van de Venne, Carel Allard, 1622-1665. Source : Rijksmuseum.
Boerenbruiloft = Mariage paysan, Cornelis van Dalen (I), 1622-1665. Gravure, 41,2×51 cm. Source : Rijksmuseum.

Mais revenons-en aux scènes de genre en général. Cette dénomination n’existait pas au XVIIe siècle. C’est une invention du XIXe, qui vise à désigner des sujets représentant la vie de tous les jours. Ces peintures, gravures et autres productions, n’équivalent pourtant pas à des photographies du siècle d’or néerlandais.

En effet, les historiens de l’art s’accordent à dire que ces images évoquent le quotidien sans pour autant en fournir une description précise et exacte, et pour cause : on a vu qu’avec le développement du marché de l’art, les artistes répondent à une demande qui est celle du large public néerlandais qui cultive un goût pour la tradition picturale. Le public de l’époque souhaite trouver dans ces images une apparence réaliste mêlée à son lot de conventions. Ainsi s’explique la répétition de certains motifs et de certains thèmes, comme ceux des tavernes, des intérieurs bourgeois, des fêtes de mariage, etc. Les fêtes paysannes en font partie.

À côté des fières bourgeoises peintes par Vermeer, les paysans présentés dans les peintures et gravures de l’âge d’or néerlandais paraissent manquer de dignité. Les représentations de fêtes rurales, mariages ou simples fêtes de village, sont l’occasion pour l’artiste de montrer la figure du paysan dans toute sa déchéance. Démonstrations de tendresse peu discrètes, abus de boisson – les motifs des hommes buvant directement au pichet, urinant ou vomissant en public sont récurrents – bagarres : les artistes ne sont pas tendres avec nos pauvres paysans.

La tradition du genre paysan remonte au XVIe siècle. Peter Brueghel notamment s’y attache et représente des fêtes rurales. Voici deux gravures, respectivement par Frans Hogenberg et Pieter van der Heyden, faites d’après Brueghel. Ces deux fêtes diffèrent en ce qu’il s’agit d’une fête de village en haut et d’un mariage en bas. L’ivresse est pourtant présente dans les deux scènes et, les même causes entraînant les mêmes effets, les deux gravures donnent à voir la dissolution des mœurs paysannes. Tous les motifs de l’excès qu’on a décrit plus haut et qu’on retrouve dans les productions du XVIIe siècle sont déjà là.

Kermis van Hoboken, Frans Hogenberg, Bartholomaus de Momper (I), 1559 - 1561. Source : Rijksmuseum.
Kermis van Hoboken, Frans Hogenberg, d’après Pieter Brueghel (I), 1559 – 1561. Gravure, 29,7x41cm. Source : Rijksmuseum.
Dans op boerenbruiloft, Pieter van der Heyden, 1570 - 1601. Source : Rijksmuseum.
Dans op boerenbruiloft, Pieter van der Heyden, d’après Pieter Brueghel (I), 1570 – 1601. Gravure, 37,3×42,4 cm. Source : Rijksmuseum.

La composition dense et rapprochée de la deuxième gravure, s’oppose à l’agencement clair de la première. Au XVIIe siècle, ce sont plutôt des compositions proches du sujet qui dominent.

David Vinckboons, après Brueghel, popularise beaucoup le thème des fêtes paysannes. Puis, Au XVIIe siècle, l’artiste Adriaen Brouwer se spécialise complètement dans le genre paysan. Il s’inspire de Brueghel et peint des personnages qui incarnent véritablement la débauche. Le grotesque des visages et des attitudes confère un ton comique à la peinture.

Van Ostade ensuite, peintre et graveur, lui-même influencé par Brouwer et Brueghel, caricature également les excès des paysans, dans des compostions humoristiques. Le talent de van Ostade le rendit très populaire et les matrices de ses gravures furent utilisées jusqu’au XIXe siècle.

Boerenkermis, Adriaen van Ostade, 1652 - 1656. Source : Rijksmuseum.
Boerenkermis, Adriaen van Ostade, 1652 – 1656. Eau-forte, 12,6×22,6 cm. Source : Rijksmuseum.

De nombreux peintres et graveurs, à l’image de Brueghel, Vinckboons, Brouwer et van Ostade, pendant tout le siècle d’or néerlandais choisissent le thème des fêtes paysannes. Vous pouvez aller voir l’album que j’ai constitué sur le site du Rijksmuseum pour en voir davantage et en très haute résolution.

Le sujet pénètre même la sphère des arts décoratifs, comme le montre bien ce gobelet gravé de 1685 figurant un paysan dansant un verre à la main.

Les scènes de genre, qui dominent l’art néerlandais du XVIIe siècle, ont une apparence réaliste, on l’a vu, mais ne sont pas des descriptions purement objectives du quotidien. Si les illustrations de fêtes rurales sont nombreuses, il ne faut donc bien évidemment pas en déduire que les paysans de l’époque sont constamment ivres et tapageurs. On objectera qu’on trouve toujours un fond de vérité… mais les fêtes rurales tumultueuses et l’image du paysan burlesque sont en fait des thèmes attendus du public de l’époque.

Le genre paysan, qui s’affirme vraiment à cette époque, est associé au ridicule. Il présente deux objectifs complémentaires : amuser et instruire. Aussi, le grotesque des figures hagardes et des gestuelles enivrées est souvent associé à une inscription moralisatrice au bas des gravures. Lorsque cette dernière figure en latin, elle permet de creuser l’écart entre le sujet représenté et le spectateur instruit qui s’en amuse et le prend comme un contre-exemple. Si les Provinces Unies permettent une certaine liberté d’expression, elles n’en restent pas moins un pays calviniste où une certaine rigueur morale est demandée.

Certaines œuvres, plus rares il est vrai, montrent d’ailleurs bien le monde paysan dans des ambiances plus calmes, voire empreintes de sagesse, comme dans cette dernière gravure de van de Passe, représentant un mariage paysan pieux.

Het goede huwelijk, Crispijn van de Passe (II), Crispijn van de Passe (I), 1611 - 1639. Source : Rijksmuseum.
Het goede huwelijk, Crispijn van de Passe (II) d’après Crispijn van de Passe (I), 1611 – 1639. Gravure, 18.7×24,9 cm. Source : Rijksmuseum.

À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, les inscriptions tendent à disparaître, comme si la mode du moralisme était passée, et aussi peut-être parce que le genre paysan dans l’art s’affirme encore davantage.

***

Pour en savoir plus :

FRANITS, Wayne Edward. Dutch seventeenth-century genre painting, New Haven and London : Yale University Press, 2004.

GILTAIJ, Jeroen [et al.]. Senses and sins : Dutch painters of daily life in the seventeenth century, Museum Boijmans van Beuningen, Städelsches Kunstinstitut, 2004.

JONGH, E., LUIJTEN, G., Mirror of everyday life : genreprints in the Netherlands, 1550-1700, Amsterdam : Rijksmuseum, 1997.

Les peintures, gravures et dessins, proviennent presque tous du fabuleux site du Rijksmuseum, à l’exception de La Femme à la balance qui provient du site de la National Gallery of Art de Washington qui a également l’intelligence de fournir un accès libre à ses photographies d’objets tombés dans le domaine public. La carte des Provinces Unies est issue de Gallica.

Enfin, si vous n’avez pas suivi le lien sur Vermeer, je vous encourage vivement à écouter la chanson de Jonathan Richman, « No one was like Vermeer », une petite perle.

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