Mort à la vermine, avec l’insecticide Vicat ! Épisode 1.

Au XIXe siècle, punaises, poux, puces et autres infâmes parasites envahissent le quotidien des honnêtes gens. Heureusement pour eux, Joseph-Henri Vicat, industriel à succès, distribue à partir de 1855 sa fameuse poudre insecticide, qui lui vaudra son surnom d’ « Attila des punaises ». D’Expositions universelles, en traités de médecine pratique, en passant par les innombrables parodies des journaux satiriques, de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’au début du XXe, l’insecticide Vicat imprègne son temps.

C’est que notre industriel a trouvé là un marché porteur. Les insectes parasites, la vermine comme on l’appelle alors, sont en effet à cette époque en France, bien plus présents qu’actuellement. Les puces et les poux s’acharnent en particulier sur les classes populaires, et quant aux punaises des lits, elles semblent hanter les nuits de toute la population de manière récurrente. Ainsi en 1858, le Journal de médecine et de chirurgie pratiques présente ces insectes comme des « animaux créés pour le tourment de notre espèce ». Achille Raverat en 1861, dans son roman A travers le Dauphiné : voyage pittoresque et artistique, qualifie les punaises de « hordes anthropophages ».

Dans La Grande symphonie héroïque des punaises, une chanson écrite par Nadar et Charles Bataille, et pour laquelle Offenbach composa la musique, un voyageur s’arrête dans une auberge et s’étonne de ne pas y trouver de puces. La servante lui répond :

«  De père en fils monsieur, la maison est connue

Pour une auberge honnête et proprement tenue

(à part)

Des puces ! Quelle idée a donc cet étranger ?

Les punaises d’ailleurs sont là pour les manger. »

Et ainsi, plus tard, alors que l’homme se couche :

« De rouges espions, aux nerveuses antennes

Se jettent sur le lit, en foule, par centaines,

Ils tombent du plafond, ils grimpent l’escalier,

Ils sortent du bahut, du vieux fer qui se rouille,

Du coucou, du carreau, du suif, du chandelier,

Et cela court, cela trottine, cela grouille. »

Et les exemples sont nombreux, dans la littérature et dans la presse. Ils mentionnent toujours ces insectes, en particulier les punaises, comme un problème récurrent, quotidien.

Les punaises des lits semblent concerner plutôt les villes, et sont rares dans les campagnes. Paris n’en est pas exempt à tel point qu’en 1895, « il ne paraît pas probable qu’une maison bâtie depuis trois ou quatre ans n’en recèle en quantité plus ou moins considérable »[1]. La ville de Lyon surtout semble faire office de quartier général pour ces parasites nocturnes.

Ce n’est donc pas un hasard si Joseph-Henri Vicat, d’abord instituteur à Lyon, se penche sur la question et découvre, dans les années 1850, la poudre miraculeuse qui fera sa fortune. En réalité, ce sont les propriétés de la poudre de  pyrèthre, une plante qui pousse dans le Caucase et en Perse, que Vicat déniche. Cette fleur était déjà connue pour ces vertus insecticides dans certains pays comme l’Allemagne et la Russie. D’ailleurs Vicat n’est pas le seul à importer la fabrication de cette poudre en France : d’autres industriels comme Burnichon, Désille et Mismaque commencent à en produire dans les mêmes années. Cependant la marque Vicat est celle qui connaît le plus de succès et qui s’impose sur ce marché comme une référence. En 1901, à la mort de Joseph-Henri Vicat, le Journal des débats politiques et littéraires le salue comme « l’industriel bien connu, inventeur de la poudre insecticide ».

Monsieur Vicat a le sens des affaires. Il commence par soumettre sa poudre insecticide à l’examen de la Société d’agriculture de Lyon, le 19 mai 1854. Une commission est alors chargée de « vérifier par l’expérience l’efficacité de sa préparation »[2]. Vicat dépose dès la semaine suivante le brevet de son produit pour quinze ans. Les résultats de la commission s’avèrent vraisemblablement positifs et l’industriel ne manque pas de faire apparaître sur ses étiquettes l’approbation de la Société d’agriculture de Lyon. Un an plus tard en 1855, l’insecticide Vicat figure à l’Exposition universelle, dans la galerie des objets d’économie domestique. Vicat commercialise alors déjà, en plus de son insecticide, un petit soufflet permettant la pulvérisation, comme celui qu’utilise la femme sur la vignette présentée en introduction.

Vue intérieure de la grande nef du Palais de l'Industrie Exposition universelle de 1855. Lithographie Jules Arnout, 17.7x26,4 cm. Source : Gallica/BnF.
Vue intérieure de la grande nef du Palais de l’Industrie. Exposition universelle de 1855. Lithographie Jules Arnout, 17.7×26,4 cm. Source : Gallica/BnF.
Intérieur du Palais de l'Industrie pendant l'Exposition universelle de 1855 à Paris, daguerréotype, 6.5x5.5 cm (im.), 1856. Source : Gallica/BnF.
Intérieur du Palais de l’Industrie pendant l’Exposition universelle de 1855 à Paris, daguerréotype, 6.5×5.5 cm (im.), 1856. Source : Gallica/BnF.

L’insecticide Vicat connaît visiblement un succès fou, on le verra par son omniprésence dans la littérature et dans la presse dès qu’il s’agit de parler bestioles (dans l’épisode 2). Mais qu’en est-il de sa réelle efficacité ? Il est difficile de juger sans expérimenter le produit ! Néanmoins, de nombreux textes contemporains approuvent ou désapprouvent le fameux insecticide, et nous permettent de nous former une idée.

En ce qui concerne l’agriculture, dès 1858 le Bulletin de la Société d’horticulture et d’arboriculture de la Côte-d’Or rapporte l’efficacité du produit, testé au jardin botanique de la Société, pour la destruction des pucerons, des fourmis et des chenilles. La poudre aurait l’avantage de ne pas nuire aux plantes. Deux ans plus tard la même revue répète son soutien et continue de vanter les mérites de l’insecticide Vicat pour l’horticulture.

Pourtant, le produit ne semble tout de même pas infaillible dans le domaine agricole. Pendant la crise du phylloxéra dans le vignoble, dans les décennies 1860-1890, il est naturellement mis à contribution, sans grands résultats. À l’Exposition universelle de 1870, Vicat met en avant les capacités de son insecticide à détruire le phylloxéra de la vigne. Le Journal des économistes en 1874 nous apprend qu’une commission du ministère de l’agriculture a été chargée d’essayer 137 insecticides différents contre le parasite dévastateur, mais l’entreprise demeure sans succès. On sait que c’est finalement l’implantation progressive d’un nouveau vignoble issu de greffes de plants américains, plus résistants, qui viendra à bout du problème.

Mais d’ailleurs Vicat semble plutôt devoir son succès aux usages domestiques de son insecticide. La lutte contre les parasites devient son domaine privilégié. Les ouvrages de médecine pratique, qui abondent à cette époque, renvoient vers son utilisation.

Les grands maux et les grands remèdes... par le Docteur J. Rengade, affiche. Imp. J. Cusset, 1887. Source : Gallica/BnF.
Les grands maux et les grands remèdes… par le Docteur J. Rengade, affiche. Imp. J. Cusset, 1887. Source : Gallica/BnF.

Ainsi en 1867, P.-A. Piorry dans son livre La Médecine du bon sens recommande l’usage de la poudre Vicat pour lutter contre les insectes. La même année L’Almanach de l’étranger à Paris présente les poudres de Vicat et de Burnichon comme les plus efficaces pour détruire les insectes nuisibles. De même en 1890, le Trésor médicinal des familles, de Durand-Caubet et du Dr. Des Guerrois, conseille :

« Une grande propreté protègera le malade contre les punaises, les puces, les poux. Si ces insectes ont fait leur apparition, vous saupoudrerez la tête des enfants avec l’insecticide Vicat, il y fera périr les poux. Cette même substance, soufflée dans les jointures du lit, vers les coutures du matelas et de la paillasse, tuera les punaises. »

Extrait de la revue Femina, d'août 1927. La rubrique
Extrait de la revue Femina, d’août 1927. La rubrique « Hygiène d’abord » conseille toujours en ce début de XXe s. l’utilisation de l’insecticide Vicat pour l’usage domestique. Source : Gallica/BnF.

On aurait quelques difficultés aujourd’hui à se convaincre d’utiliser le même produit sur les rosiers contre les pucerons et sur la tête de nos enfants contre les poux ! La question semble tout de même se poser aussi aux contemporains. Alors que disent les médecins du XIXe siècle à propos d’éventuels danger d’un tel produit ? Peu de choses en vérité. La plupart cependant s’accordent sur l’innocuité de l’insecticide Vicat pour les hommes. Ainsi les docteurs Courtillier et Meynet dans leur étude Dermatologie, hygiène et thérapeutique des affections de la peau, en 1862, assurent : « pour écraser les insectes parasites […] quelques frictions avec notre lotion ou l’insecticide Vicat les détruisent bien mieux, et vous ne compromettez pas du moins votre santé et celle de vos enfants ». L’Almanach de l’étranger à Paris de 1867 toujours indique que le produit ne peut « en rien nuire à la santé des personnes qui s’en servent ».

Publicité pour l'insecticide Vicat. Estampe éditée par Glücq, 1882. Extrait. Source : Gallica/BnF.
Publicité pour l’insecticide Vicat. Estampe éditée par Glücq, 1882. Extrait. Source : Gallica/BnF.

Dès 1858, le Journal de médecine et de chirurgie pratiques rapporte bien pourtant de multiples troubles observés chez une femme de 50 ans qui aurait utilisé de la poudre de pyrèthre sur son lit. Pesanteur de la tête, bourdonnements d’oreilles, coliques, sueurs, syncope, atteignent la pauvre femme, mais le docteur Boucard qui rapporte l’évènement ne s’en émeut pas plus et « estime qu’il ne faut pas donner à ce fait plus de portée qu’il n’en mérite car des milliers de personnes l’utilisent sans être incommodées ». Il continue en précisant – avec un discours médical très XIXe siècle ! – que l’incident lui semble plutôt tenir « de l’idiosyncrasie observée notamment chez les femmes qui ne supportent pas le parfum d’une violette ».

Les vertus du produit semblent donc convaincre, et ses éventuels dangers deviennent insignifiants aux yeux du miracle accompli. Georges Laïre en 1877 dans ses Causeries du samedi soir consacre un chapitre aux punaises et déclare : « on s’entourait d’insecticide ; on en saupoudrait les draps, et plus d’une jolie dormeuse doit son repos à M. Vicat ».

Bien sûr, il est des mécontents pour dénigrer le produit, mais on les rencontre principalement dans les journaux satiriques et je vous en parlerai donc dans l’épisode 2 de ce billet. Il y sera question des efforts publicitaires de Monsieur Vicat et des occurrences de son insecticide dans la littérature et dans la presse, dont voici une mise en bouche :

Extrait de la 3ème partie de
Extrait de la 3ème partie de « Deux anglaises à l’exposition de peinture », feuilleton de Hans Teufel paru dans le journal Jean Diable, 1863. Source : Gallica/BnF. L’auteur ironise sur l’insecticide Vicat et prête à l’industriel des inspirations lyriques.

[1] Les Parasites articulés chez l’homme et les animaux utiles (maladies qu’ils occasionnent), P. Mégnin, 2e édition, Paris : G.Masson, 1895, pp.54-56.

[2] Annales des sciences physiques et naturelles, d’agriculture et d’industrie, publiées par la Société d’agriculture de Lyon, 1854, série 2, t.6, p.XXVI.

Pour en savoir plus :

J’ai rédigé ce billet en utilisant les nombreuses sources présentes dans Gallica sur l’insecticide Vicat.

Vous pouvez prolonger votre lecture sur ce thème avec le billet de Denis Cosnard sur son blog Des usines à Paris.

À l’exception de la gravure de Mariano Fortuny y Carbo, toutes les illustrations proviennent de Gallica.

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