Mort à la vermine, avec l’insecticide Vicat ! Épisode 2.

Pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe, un produit s’impose lorsqu’il est question s’armer contre les petits parasites, l’insecticide Vicat (voir épisode 1). Le succès de Monsieur Vicat tient sans doute autant à la publicité orchestrée par l’industriel qu’à la qualité de son produit. Ses efforts de communication fonctionnent si bien que la marque finit par s’imposer comme une référence et se retrouve maintes fois citée dans les romans et les journaux satiriques de l’époque, le sujet prêtant naturellement à la plaisanterie.

Publicité pour l'insecticide Vicat. Affiche Jules Chéret, 1880. Détail. Source : Gallica/BnF.
Publicité pour l’insecticide Vicat. Affiche Jules Chéret, 1880. Détail. Source : Gallica/BnF.

On a vu que Joseph-Henri Vicat commence à commercialiser son insecticide vers 1854-1855. Sa présence à l’Exposition universelle de Paris dès 1855 lui permet certainement de commencer à se faire connaître dans la capitale, mais il ne s’arrête pas là. À partir des années 1860, on commence à voir paraître des publicités dans les journaux. Ainsi, en 1864, le Journal-programme des théâtres de Paris fait paraître régulièrement la même petite rubrique publicitaire vantant les mérites de la poudre Vicat, « le plus efficace des insecticides connus, celui auquel est confié le soin de la destruction des insectes dans tous les bâtiments de l’État ». Le même argument est utilisé dans l’encart publicitaire inséré dans la rubrique des annonces du Journal officiel de l’Empire français dans l’année 1870 :

Encart publicitaire paraissant dans la rubrique des réclames du Journal officiel de l'Empire français, en 1870. Source : Gallica/BnF.
Encart publicitaire paraissant dans la rubrique des réclames du Journal officiel de l’Empire français, en 1870. Source : Gallica/BnF.

Une plus grande publicité, pleine page cette fois, paraît en 1867 dans Le Double almanach Mathieu de la Drôme, une publication qui se prête en effet davantage à la réclame des produits à usage domestique.

Le Double almanach Mathieu de la Drôme, 1867. Publicité pleine page pour l'insecticide Vicat. Source : Gallica/BnF.
Le Double almanach Mathieu de la Drôme, 1867. Publicité pleine page pour l’insecticide Vicat. Source : Gallica/BnF.

Puis Joseph-Henri Vicat s’offre de belles affiches, comme en témoigne L’intermédiaire des chercheurs et curieux du 25 août 1877 :

« Dans l’été 1875, pendant que le Sud-Ouest était ravagé par les inondations, j’ai vu sur les murs de Paris des affiches où l’on annonçait que la maison Vicat offrait pour sa souscription en faveur des inondés je ne sais plus combien de kilogrammes de poudre insecticide. La réclame et la charité se donnaient ainsi ingénieusement la main. »

Je n’ai pas pu retrouver l’affiche en question, mais on peut voir dans Gallica deux belles publicités en couleur. La première est une affiche lithographiée de Jules Chéret, datée de 1880. Tout est là : les différents produits proposés, accompagnés de leurs prix, les succursales de la marque et, au centre, la fameuse punaise anéantie, dominée par le nom de Vicat figurant en énormes capitales. Le dessin, présentant deux fillettes utilisant l’insecticide aussi facilement qu’un de leur jouet, permet d’insister sur l’innocuité du produit et sa facilité d’utilisation.

Affiche Jules Chéret, 1880. Lithographie en couleur, 124x89 cm. Source : Gallica/BnF.
Affiche Jules Chéret, 1880. Lithographie en couleurs, 124×89 cm. Source : Gallica/BnF.

Dans un autre style, la gravure sur bois en couleurs de l’imprimeur Glücq, éditeur de la Série encyclopédique des leçons de choses illustrées, fournit une communication plus approfondie, mais qui n’a pas l’efficacité immédiate d’une affiche. Ici on en apprend à la fois sur les récompenses qu’a obtenues le produit, sur son fonctionnement, à travers une explication rapide de l’anatomie des insectes, et sur tous ses usages possibles.

L'insecticide Vicat. Estampe éditée par Glücq. Gravure sur bois en couleur, 40x30 cm. Source : Gallica/BnF.
L’insecticide Vicat. Estampe éditée par Glücq. Gravure sur bois en couleurs, 40×30 cm. Source : Gallica/BnF.

Vicat fait même défiler des chars publicitaires à son nom pendant les carnavals de Mardi gras et de la Mi-Carême. Plus anecdotique mais tout aussi amusant, le Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris publie le 16 avril 1885 la liste des gagnants d’une tombola : trois heureux participants repartent avec un flacon d’insecticide Vicat ! De même, le journal Le Diable Rouge, en 1907, propose une énigme à ses lecteurs avec, à la clé, une boîte de poudre insecticide Vicat à gagner.

La présentation des produits, enfin, n’est pas oubliée : sur l’emballage de la poudre insecticide, un joli dessin présente une femme dormant d’un sommeil paisible, elle tient une boîte Vicat à la main. En-dessous, l’homme qui visiblement n’en a pas, passe une nuit agitée !

Boîte de poudre insecticide Vicat.
Boîte de poudre insecticide Vicat.

La célébrité ainsi gagnée par l’insecticide Vicat est reflétée par la presse et dans la littérature. Dans Les Débuts du gros Philéas de la vicomtesse de Pitray, par exemple, deux enfants s’acharnent à vouloir mettre de l’insecticide Vicat sur leur chien Jupiter, sans doute infesté de puces. De nombreux petits récits mentionnent aussi l’insecticide Vicat, en particulier lorsque les personnages sont en voyage et qu’ils parcourent des contrées infestées d’insectes ou qu’ils logent dans des auberge mal tenues.

Mais ce sont surtout les journaux, et en particulier les journaux satiriques, qui s’emparent de ce sujet, et en exploitent la dimension comique. Ainsi dans le feuilleton « Deux anglaises à l’exposition de peinture », paru dans le journal Jean Diable en 1863 (voir épisode 1), Hans Teufel prête à l’industriel des talents lyriques et cite, non sans ironie, un poème imaginé des « Méditations nocturnes de Vicat » :

Jean Diable, 1863.
Jean Diable, 1863. « Deux anglaises à l’exposition de peinture ». Extrait. Source : Gallica/BnF.

Le Petit Journal à son tour fait paraître un article légèrement moqueur. Dans « Un ennemi nocturne », en effet, paru dans le fameux quotidien le 29 avril 1869, Thomas Grimm ironise sur l’efficacité du produit, en assurant que les punaises raffoleraient en réalité de la poudre soi-disant insecticide :

Bon joueur mais pas trop, Joseph-Henri Vicat fait publier sa réponse trois jours plus tard et affirme pouvoir « désinfecter en une heure l’appartement le plus envahi par les maudites petites bêtes que M. Thomas Grimm a si justement en horreur ». Il faut bien dire que Le Petit Journal est alors un des quotidiens les plus lus de France, Vicat a donc tout intérêt à y soigner sa réputation.

Plus burlesque, l’hebdomadaire La Lanterne de Boquillon du 23 juillet 1899 publie une nouvelle de Louis Dorimat intitulée « Le Remède », où il met en scène la marquise Roujalur-Pancetuh qui a mauvaise haleine. Son vieil ami, le général Sabrémoy-Toussat, lui conseille tout naturellement de respirer le soir avant de se coucher de la poudre insecticide Vicat. Après huit jours de cet étonnant traitement, l’haleine de la marquise a empiré… mais la dame fait l’heureux constat qu’elle n’a plus ni poux ni puces !

Pour finir, les chansonniers, très en vogue à la fin du siècle, trouvent également l’inspiration avec le sujet Vicat, fort à leur goût. Petit florilège :

Chanson d'Arthus Lamy sur l'air de
Chanson d’Arthus Lamy sur l’air de « Tremblez en voyant Lafayette », Revue anecdotique des lettres et des arts, 1857. Source : Gallica/BnF.
Album lyrique-illustré des spécialités en vogue : chansons tintamarresques, sonnets, poèmes etc. sur les célébrités industrielles, paroles et musique par Etienne Ducret, 1875. Source : Gallica/BnF.
Album lyrique-illustré des spécialités en vogue : chansons tintamarresques, sonnets, poèmes etc. sur les célébrités industrielles, paroles et musique par Etienne Ducret, 1875. Source : Gallica/BnF.
Les Chansons illustrées, 1894. Source : Gallica/BnF.
Les Chansons illustrées, 1894. Source : Gallica/BnF.

Parce qu’il est un produit visiblement indispensable, mais aussi parce que son créateur a su lui fournir toute la publicité nécessaire, l’insecticide Vicat marque donc les esprits de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe. Joseph-Henri Vicat a su hisser son nom au rang des marques familières des français de l’époque, certes pour une cause qui manque peut-être de glamour. C’est d’ailleurs bien ce qui amuse tant les satiristes…

Une dernière petite blague. Celle-ci nous provient de la rubrique « Récréation » du quotidien La Croix. Pour le contexte, Jules Grévy alors président, est éclaboussé par le scandale des décorations, un trafic orchestré par son gendre et député Daniel Wilson. Scandale pour lequel Joseph-Henri Vicat est d’ailleurs entendu au tribunal… Mais après tout, le gardien des nuits des jolies dormeuses ne méritait-il pas une médaille ?

La Croix, 04-10-1883, rubrique
La Croix, 4 octobre 1883, rubrique « Récréation ». Source : Gallica/BnF.

Pour en savoir plus :

J’ai rédigé ce billet en puisant dans les nombreuses sources présentes dans Gallica sur l’insecticide Vicat.

Vous pouvez prolonger votre lecture sur ce thème avec le billet de Denis Cosnard sur son blog Des usines à Paris.

Les textes et illustrations proviennent de Gallica.

 

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