Sous le dôme épais où le blanc jasmin à la rose s’assemble… Le duo des fleurs de Léo Delibes.

Les lianes en fleurs, le jasmin, la rose et les oiseaux tapageurs : le duetto du premier acte de l’opéra Lakmé installe un décor enchanteur. Delibes imagine le cadre rêvé pour une idylle amoureuse et le transcrit en musique. Le résultat est époustouflant de beauté et de pureté. J’ai eu envie de partager cet instant musical et de vous faire voyager dans l’imagerie de Lakmé. On trouve en effet sur Gallica des estampes et des photographies de l’époque traduisant à merveille cette nature débordante qui constitue le décor de l’opéra à succès de Léo Delibes.

Affiche de Lakmé, lithographie Antonin-Marie Chatinière, 1883, détail. Conservée à la bibliothèque-musée de l'opéra (BnF). Photo personnelle.
Affiche de Lakmé, lithographie Antonin-Marie Chatinière, 1883, détail. Conservée à la bibliothèque-musée de l’opéra (BnF). Photographie personnelle.

Alors pour apprécier au mieux l’atmosphère de Lakmé en observant ces belles images, je vous propose de lancer la vidéo et de poursuivre ainsi votre lecture. Le « Duo des fleurs » est ici interprété par les grandes Anna Netrebko, soprano, et Elina Garanca, mezzo-soprano. Montez le son et laissez-vous guider.

Et pour commencer, faisons un bref retour sur la carrière de Léo Delibes, compositeur français du XIXe siècle. Delibes a une carrière étonnante. Débutant dans le genre léger de l’opérette, se produisant aux Folies-Nouvelles puis aux Bouffes-Parisiens, proche d’Offenbach, il parvient à se hisser sur les scènes lyriques officielles de l’Opéra et de l’Opéra Comique et conquière sa crédibilité grâce à ses ballets et ses opéras. La reconversion n’est pas simple, car il existe alors comme une barrière étanche, dans l’esprit des critiques, entre les deux genres.

Pourtant les contemporains saluent tour à tour la musique de son ballet La Source, produit à l’Opéra en 1866, celle du ballet Coppélia en 1870, Le Roi l’a dit, créé en 1873 à l’Opéra Comique, et Jean de Nivelle en 1881 à la Salle Favart également. Succès auprès des critiques, accueil toujours chaleureux du public, en 1881, lorsqu’il commence la composition de Lakmé, Delibes est un musicien respecté. Ainsi à la mort du compositeur, Larroumet, le directeur des Beaux-Arts, le décrit dans Le Ménestrel en termes élogieux :

Cet ensemble de dons s’est développé au cours d’une carrière toujours en progrès, qui l’avait conduit, par de sûres étapes, des formes les plus accessibles aux côtés les plus élevés de son art ».

Présenté la première fois au public le 14 avril 1883, Lakmé est le résultat d’une collaboration entre Léo Delibes, Léon Caravalho, directeur de l’Opéra Comique, et les librettistes Edmond Gondinet et Philippe Gille.

Antonin-Marie Chatinière, lithographie, 1883. 19 x 25 cm (im.). Décor de l'acte II.
Décor de l’Acte II. Antonin-Marie Chatinière, lithographie, 1883. 19 x 25 cm (im.).

Lakmé est le nom de la fille du bramane Nilakantha. Alors que les britanniques colonisent l’Inde, Nilakantha est retranché dans un jardin sacré, avec ses serviteurs et sa fille qu’il a faite déesse incarnée. L’argument de l’opéra est simple : Lakmé et un officier anglais, Gérald, tombent amoureux. Le père cherche à empêcher cette idylle mais les deux amants parviennent à se rencontrer à nouveau grâce à la complicité des serviteurs de Lakmé. Ils décident alors de boire à la même coupe l’eau de la source sacrée, afin d’être unis à jamais. Mais la belle indienne décèle un doute chez son amant, pas si décidé à abandonner sa culture et sa fiancée anglaise. Avant de lui tendre la coupe, elle mord une fleur toxique afin de ne garder de lui que cette promesse d’amour sans jamais voir sa future trahison. Nilakantha arrive après cette scène et tente de tuer Gérald. Mais Lakmé, lui confessant le lien sacré qui les lie désormais, l’en empêche et vient mourir dans les bras de son père.

Décor du IIe acte, cliché Mairet, années 1890. Impression photomécanique, 11 x 14 cm (im.).
Décor du deuxième acte, cliché Mairet, années 1890. Impression photomécanique, 11 x 14 cm (im.). Source : Gallica/BnF.

L’opéra hindou de Léo Delibes joue sur l’imaginaire de l’exotisme, en vogue tout au long du XIXe siècle, et les représentations de l’autre et de l’ailleurs. Les différences sont exacerbées, voire constituent le cœur du sujet. L’Acte II plante ainsi un cadre pittoresque attendu, comme le montre le livret :

Une place publique. – Nombreuses boutiques chinoises et indiennes, des bazars, des étalages d’étoffes […]. Au lever du rideau, les marchands de fruits, de bijoux, etc. appellent les promeneurs venus pour la fête. »

Présentée plus haut, la lithographie d’Antonin-Marie Chatinière, lithographe pour les éditeurs de musique, dévoile bien ce côté pittoresque, comme le fait également cette estampe, reproduction d’un dessin de Paul Destez, présentant les personnages de l’opéra. Leurs costumes mettent naturellement l’accent sur un exotisme fondé davantage sur des représentations préconçues que sur la réalité de l’Inde du XIXe siècle.

Acte Ier et types principaux. Estampe tirée de l'Univers Illustré. Sur un dessin de Paul Destez, 1883. Gravure sur bois, 21 x 31 cm (im.).
Acte Ier et types principaux. Estampe tirée de L’Univers Illustré. Sur un dessin de Paul Destez, 1883. Gravure sur bois, 21 x 31 cm (im.).

L’argument exotique de Lakmé est donc incontestable. S’y mêle la présence d’une nature foisonnante, sublime, exotique elle aussi, formant les décors du premier et du dernier actes, et dominant ainsi l’ambiance générale de l’opéra.

Ainsi, lorsque les deux acteurs principaux de 1883, Marie van Zandt et Jean-Alexandre Talazac, posent en studio pour la promotion du spectacle, c’est dans un décor de verdure, de feuillages et de palmiers qu’ils sont installés. Lakmé, la princesse pure, est assise dans l’herbe, présentée dans ce jardin sacré qui constitue son domaine.

À l’acte premier, c’est le « Duo des fleurs » qui installe cette omniprésence de la nature comme cadre  de l’histoire. Dans le livret, la description du décor  commence ainsi :

Un jardin très ombragé où croissent et s’entremêlent toutes les fleurs de l’Inde. – Au fond, une maison peu élevée, à demi cachée par les arbres. L’image du Lotus sur la porte d’entrée et plus loin une statue de Ganeça […]. Au fond, le commencement d’un petit cours d’eau qui se perd dans la verdure. – Le jardin est entouré d’une frêle clôture en bambous. – C’est le lever du jour. »

Le « Duo des fleurs » raconte le moment où la princesse et sa suivante Malika partent au petit matin cueillir des fleurs de lotus bleu pour en faire offrande au dieu Ganesha. De deux voix unies, les jeunes femmes entonnent un chant dont la mélodie comme les paroles invitent à la contemplation et évoquent magnifiquement les beautés de la nature.

Dôme épais, le jasmin

À la rose s’assemble,

Rive en fleurs, frais matin

Nous appellent ensemble.

Ah ! glissons en suivant

Le courant fuyant ;

Dans l’onde frémissante,

D’une main nonchalante,

Gagnons le bord

Où l’oiseau chante.

Dôme épais, blanc jasmin

Nous appellent ensemble ! »

Luxuriante, envoûtante, la nature dans Lakmé est propice au sentiment du divin comme aux élans amoureux. Elle représente bien la pureté de la jeune femme  mais s’apparente aussi au jardin d’Eden où s’épanouira un amour interdit. Juste après le duo des deux femmes, Lakmé fait la rencontre, dans ce même jardin, de l’officier anglais dont elle va tomber sous le charme. La très jolie lithographie de Chatinière, dont vous pouvez voir d’autres productions pour les éditeurs de musique sur Gallica, montre bien cette nature dominante. Le fameux dôme épais du décor de l’Acte I forme un cadre inspirant l’émotion amoureuse.

Décor de l'Acte II. Antonin-Marie Chatinière, lithographie, 1883. 19 x 25 cm (im.).
Décor de l’Acte II. Antonin-Marie Chatinière, lithographie, 1883. 19 x 25 cm (im.).
Jules Gaildreau, estampe, 1883. Tirée de La Scène, revue des succès dramatiques, juin 1883. Source : Gallica/BnF.
Jules Gaildreau, estampe, 1883. Tirée de La Scène, revue des succès dramatiques, juin 1883. Source : Gallica/BnF.

Pour l’Acte III, la même ambiance a été recherchée. Le livret précise même les variétés de plantes, la présence du datura ayant bien entendu une importance narrative puisqu’il causera la mort par empoisonnement de Lakmé :

Le théâtre représente une partie de la forêt de l’Inde que le soleil éclaire de ses plus chauds rayons. Sous un arbre gigantesque, une cabane à peine fermée et perdue dans les acacias roses, les daturas à double calice blanc, les tulipias jaunes. »

Ici aussi Chatinière traduit bien la sensation transmise par ces décors où la nature luxuriante, les arbres immenses parsemés de lianes fleuries, surplombent les deux amants. Même impression avec la gravure de Jules Gaildreau pour la revue La Scène, estampe d’une exécution certes beaucoup plus rapide, mais qui nous donne aussi une idée de la mise en scène.

Décor de l'Acte III, Antonin-Marie Chatinière, lithographie, 1883. 19 x 25 cm (im.).
Décor de l’Acte III, Antonin-Marie Chatinière, lithographie, 1883. 19 x 25 cm (im.).
Jules Gaildreau, estampe, 1883. Tirée de La Scène, revue des succès dramatiques, juin 1883. Source : Gallica/BnF.
Jules Gaildreau, estampe, 1883. Tirée de La Scène, revue des succès dramatiques, juin 1883. Source : Gallica/BnF.
Scène de l'Acte III, dernier duo de Lakmé et Gérald. Adrien Marie, lithographie, 1883. 30 x 20.5 cm. Tiré du Monde Illustré.
Scène de l’Acte III, dernier duo de Lakmé et Gérald. Adrien Marie, lithographie, 1883. 30 x 20.5 cm. Tiré du Monde Illustré.

Léo Delibes meurt à 54 ans, le 16 janvier 1891, peu de temps avant la 100e de Lakmé. Acclamé dès ses débuts en 1883, l’opéra exotique de Delibes connut un long succès, et jusqu’à l’international. Si « L’air des clochettes » est peut-être plus connu lorsqu’on parle de Lakmé, beaucoup lui préfèrent le « Duo des fleurs » et sa mélodie enchanteresse. Le duetto a malheureusement servi une publicité de British Airways, dans une tentative de remix plutôt désastreuse. Mais, de grâce, ne restez-pas sur ces notes douloureuses, écoutez et ré-écoutez plutôt la composition de Léo Delibes et sa très belle interprétation par Anna Netrebko et Elina Garanca.

Pour en savoir plus :

CAMPOS R., CONDÉ G., YON J.-C. [et al.], Lakmé : Léo Delibes, L’Avant-Scène : opéra, n°183, mars-avril 1998, Éd. Premières loges.

 

Publicités

Une réflexion sur “Sous le dôme épais où le blanc jasmin à la rose s’assemble… Le duo des fleurs de Léo Delibes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s