« Thé, café ou chocolat ? Les boissons exotiques à Paris au XVIIIe siècle », exposition au Musée Cognacq-Jay

Entre les fanatiques de cafetières à l’italienne et les incollables des typologies de thés, on a tous nos petites habitudes avec nos boissons chaudes. Personnellement, je rêve de jolies théières. Le Musée Cognacq-Jay, qui conserve des œuvres du XVIIIe siècle, présente, depuis le 27 mai, une exposition dédiée à cet aspect important de l’histoire culturelle du siècle des Lumières : l’avènement des boissons exotiques dans les habitudes culinaires et les marques de sociabilité des français. Par l’exposition de dessins, peintures, estampes, porcelaines et mobiliers liés à cette nouvelle pratique, cette rétrospective parvient à nous plonger dans l’esprit de l’époque.

Vitrine avec diverses porcelaines. Photographie personnelle.Importées dès le XVIIe siècle, au départ denrées de luxe, souvent utilisées pour les cadeaux diplomatiques, les trois produits que sont le thé, le café et le chocolat engendrent des changements importants. La visite commence par une salle présentant le contexte historique : un nouveau système d’échanges à l’échelle mondiale et de nouvelles aires de production, dans les possessions européennes sur les autres continents.

J.J. Patu de Rosemont, La Culture de café à l'île Bourbon, vers 1800. Aquarelle et encre. Lorient, Musée de la Compagnie des Indes. Détail. Photographie personnelle.
J.J. Patu de Rosemont, La Culture de café à l’île Bourbon, vers 1800. Aquarelle et encre. Lorient, Musée de la Compagnie des Indes. Détail. Photographie personnelle.

Une première aquarelle, de Jean-Joseph Patu de Rosemont, évoque ainsi la caféiculture nouvellement importée et organisée par les européens sur l’Île Bourbon, actuelle Île de la Réunion, générant un intense système d’esclavage. L’île voit en effet l’arrivée d’esclaves innombrables depuis Madagascar dès le début du XVIIIe siècle : en 1788, la population totale compte 47 000 personnes dont près de 38 000 esclaves. En 1769, Bernardin de Saint-Pierre, qui vit alors aux Mascareignes, écrit dans une lettre :

« Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant de courage n’aient guère parlé de l’esclavage des Noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin ; ils parlent de la Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme si ce crime n’était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de l’Europe prend part. Y a-t-il plus de mal à tuer d’un coup des gens qui n’ont pas nos opinions, qu’à faire le tourment d’une nation à qui nous devons nos délices ? »

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l’île de France (Maurice), 1769, lettre XII

Côté européen en effet, l’import de ces boissons crée peu à peu de nouvelles habitudes chez les plus aisés, dans la sphère domestique mais pas seulement. De nouveaux établissements voient le jour, lieux de sociabilité, autour du café. On les appelle « maisons de café ». La boisson énergisante, supposée stimuler l’intellect, rassemble les philosophes, notamment au café Procope, ouvert dès 1674. On peut d’ailleurs voir à l’exposition une estampe montrant Voltaire, d’Alembert, Condorcet, l’abbé Maury et Diderot, représentés dans ce fameux établissement, toujours en place et inscrit aux monuments historiques. Le thé, quant à lui, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle en France, ne connaît pas le même engouement. Il faut dire qu’il est fortement taxé, puisqu’importé par les compagnies britanniques et hollandaises. C’est donc aux Provinces-Unies et en Angleterre que le goût pour cette boisson se développe d’abord.

À la maison aussi le thé, le café et le chocolat s’invitent, dans un contexte individuel, familial ou social comme le montrent ces dessins et cette peinture de groupes réunis autour de la dégustation d’une boisson.

Jean-Baptiste Charpentier, La Tasse de chocolat, 1768. Huile sur toile, esquisse préparatoire. Institut de France. Photographie personnelle.
Jean-Baptiste Charpentier, La Tasse de chocolat, 1768. Huile sur toile, esquisse préparatoire. Institut de France. Photographie personnelle.
Jean-Baptiste Mallet, L'Amour au petit point et La Visite aux jeunes mariés, aquarelle et gouache, vers 1785-1790. Photographie personnelle.
Jean-Baptiste Mallet, L’Amour au petit point et La Visite aux jeunes mariés, aquarelle et gouache, vers 1785-1790. Photographie personnelle.

La représentation de la consommation de ces boissons atteste de l’importance prise par ces rituels dans les habitudes culinaires. Le musée Cognacq-Jay dévoile ainsi de nombreux dessins et peintures, révélant tantôt la préparation, tantôt la dégustation de ces produits. De telles représentations valorisent les personnes dont elles font le portrait, la consommation de ces aliments chers les situant dans un rang social élevé.

Des objets nous rappellent aussi que la mode de ces boissons, dans le cadre d’un attrait général pour l’exotisme, imprègne le XVIIIe siècle, comme cette table à marqueterie représentant un service à thé ou cette petite figurine de porcelaine montrant une femme chinoise versant du chocolat dans une tasse tenue par un enfant.

La consommation de ces nouvelles boissons nécessite des instruments dédiés, tant pour la préparation que pour la dégustation. Si au départ, porcelaines et moulins à café sont importés, une industrie spécialisée se développe peu à peu en Europe. Elle est portée par les manufactures de Saint-Cloud, Chantilly et Vincennes, qui deviendra la Manufacture royale de Sèvres. Ailleurs en Europe se distingue celle de Meissen, la plus fameuse manufacture de porcelaines de Saxe. Une production très riche se met en place, formes et décors faisant l’objet d’une recherche constante pour coller aux modes et aux exigences de fonctionnalité. Cette tasse qu’on appelle « litron » en est un bel exemple : à décor de paysage hollandais sur fond jaune, sa anse et sa soucoupe profonde sont des adaptations européennes.

Manufacture royale de porcelaine, Tasse litron et soucoupe à fond jaune et paysage hollandais, 1780. Musée Cognacq-Jay. Photographie personnelle.
Manufacture royale de porcelaine, Tasse litron et soucoupe à fond jaune et paysage hollandais, 1780. Musée Cognacq-Jay. Photographie personnelle.

L’exposition présente de nombreux services, alternativement dénommés cabarets, déjeuners ou nécessaires. J’ai trouvé ce cabaret de la manufacture de Meissen vraiment charmant, avec son décor vert et rose et son étui douillet.

 

La théière qui m’a particulièrement tapé dans l’œil est une petite théière de la période révolutionnaire : ornée de bleuets et de coquelicots sur fond blanc, évoquant le drapeau tricolore, elle présente en son centre un petit motif de bonnet phrygien. Je n’ai pas pu la photographier de près pour vous la montrer, à cause des trop nombreux reflets créés par la vitrine. Cela vous fait donc au moins une bonne raison d’aller voir par vous-même cette charmante exposition.

Le catalogue mérite également le coup d’œil, car il présente de très belles peintures qui ne sont pas exposées, comme la Dame prenant son thé de Jean-Siméon Chardin, conservée à la Hunterian Gallery de Glasgow. Les volutes de fumée qui s’échappent de la tasse confèrent bien à la scène l’ambiance d’apaisement qui règne à l’heure du thé. Le catalogue propose en plus un cahier central de recettes du XVIIIe siècle, retranscrites telles quelles et traduites dans notre système d’unités de mesure actuel, pour les plus gourmands !

Jean Siméon Chardin, Dame prenant son thé, vers 1740-1750. Source : The Hunterian Museum and Art Gallery, University of Glasgow.
Jean Siméon Chardin, Dame prenant son thé, vers 1740-1750. Source : The Hunterian Museum and Art Gallery, University of Glasgow.

Pour en savoir plus :

Thé, café ou chocolat ? Les boissons exotiques à Paris au XVIIIe siècle. [Catalogue de l’exposition tenue à Paris] Musée Cognacq-Jay, 27 mai – 27 septembre 2015. Paris, Editions Paris Musées, 2015.

Pour votre visite :

Le Musée Cognacq-Jay est ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h.

Exposition : plein tarif 7 euros.

Le site du musée : http://museecognacqjay.paris.fr/

 

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