Cattus et Artes

Les chats étant devenus les stars du web, il semblait nécessaire que je leur rende hommage un jour ou l’autre sur ce blog. Or il se trouve que le félin domestique occupe une petite place dans l’histoire de l’art. Comme cela tombe bien ! Attention, malgré l’intention scientifique du titre, tout sérieux est banni de la thèse centrale ce billet. Par ailleurs, si vous êtes hostiles à l’anthropomorphisme, je vous déconseille cette lecture.

Chat regardant à travers une longue-vue et autre chat perché dessus, Agence Rol, 1911. Source : Gallica/BnF.
Chat regardant à travers une longue-vue et autre chat perché dessus, Agence Rol, 1911. Source : Gallica/BnF.

Tout pourrait avoir commencé dans l’Égypte ancienne. C’est d’ailleurs là que le chat aurait été domestiqué, l’humain ayant trouvé chez ce chasseur un allié considérable dans la lutte contre les rongeurs. Les égyptiens anciens finirent par donner l’apparence d’un chat à leur déesse Bastet, protectrice du foyer et des naissances. Dès lors, le chat entrait dans l’histoire de l’art, notamment avec une production importante de statuettes à son effigie. Digne et serein, il jouissait alors d’une image irréprochable. Somme toute, les arts étaient à son service.

Gayer-Anderson cat, bronze, h.42 cm, 664-332 av. J-C, British Museum.
Gayer-Anderson cat, bronze, h.42 cm, 664-332 av. J-C, Source : British Museum.

Malheureusement, les choses ne tardèrent pas à se gâter. Une sorte de glissement dut se produire, et les chats perdirent tout contrôle de leur image. Dans les manuscrits médiévaux, les chats ne sont pas ignorés et viennent égayer les enluminures, probablement à leur grand désespoir… Adieu dignité, adieu beauté, les chats de l’art médiéval sont drôles, certes, incarnent bien des symboles sans doute, mais ils ne sont pas chics.

Puis l’histoire de l’art suit son cours, les chats intègrent la peinture, et même la grande peinture du XVIIe siècle néerlandais, et retrouvent un semblant d’allure.

Gabriel Metsu cat breakfast
Gabriël Metsu, Femme à son repas, connu comme « Le petit-déjeuner du chat », vers 1661-1664, huile sur panneau, 33.5 x 27cm. Source : Rijksmuseum.

Mais on n’est jamais à l’abri d’un coup bas.

Jan Havicksz. Steen, Enfants apprenant à un chat à danser, connu comme "La Leçon de danse", 1660-1679, huile sur panneau, 68.5 x 59 cm, Source : Rijksmuseum.
Jan Havicksz. Steen, Enfants apprenant à un chat à danser, connu comme « La Leçon de danse », 1660-1679, huile sur panneau, 68.5 x 59 cm, Source : Rijksmuseum.

La fin du XVIIIe siècle est particulièrement tragique pour l’image de nos charmants félins. Sur la toile d’Augusto Nicodemo, le chat du peintre Jacob Philipp Hackert, dont il est fait le portrait, paraît légèrement déplumé. Lequeu, quant à lui, dessine un chat qui tient davantage du démon et avec Wright of Derby, c’est l’humiliation finale.

wright of derby kitten chat peinture
Joseph Wright of Derby, Deux jeunes filles habillant un chaton à la lueur de la bougie, vers 1768, (c) English Heritage, Kenwood; Supplied by The Public Catalogue Foundation.

Comme tout vient à point à qui sait attendre, le XIXe siècle sera plus clément. Fritz Zuber-Bühler peint une jolie portée et surtout la peintre animalière Henriëtte Rönner redonne enfin aux chats la distinction qui leur est due. Fille du talentueux peintre Josephus-Augustus Knip, elle se spécialise dans la représentation de cattus domesticus et livre de charmantes peintures et dessins.

zuber-buhler cat chat
Fritz Zuber-Bühler, Enfants avec des chats, 19ème siècle, Source : Photographer Hampel Auctions.
ronner cat chat peinture
Henriëtte Rönner, The Harmonists, 1876-1877, aquarelle, 34, 3 x 45, 4 cm. Source : Rijksmuseum.
ronner cat chat peinture
Henriëtte Rönner, Études d’un chaton se réveillant, huile sur papier sur panneau, 27,1 x 36,1 cm.
ronner cat chat peinture
Henriëtte Rönner, Le Chat jouant, vers 1860-1878, huile sur panneau, 32,8 x 45,2 cm. Source : Rijksmuseum.

Cependant, lassés de l’inconstante qualité de leur représentation dans les beaux-arts, nos exigeants compagnons décidèrent d’investir le terrain et de garder un œil ouvert sur la production artistique. Ils choisirent donc des musées, et s’en firent les gardiens.

La première histoire de la sorte se déroule en Russie, au Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. J’avoue avoir tordu volontairement la chronologie, car les chats arrivèrent en réalité au Palais d’Hiver sous la tsarine Elisabeth Ière. Celle-ci régna de 1740 à 1762, bien avant Henriette Rönner donc.

C’est en fait Elisabeth Ière elle-même qui ordonna par décret en 1745 qu’on sélectionne et introduise les meilleurs chats au Palais d’Hiver, afin de protéger entre autres la collection de peintures contre l’invasion des rongeurs. Dès lors une armée officielle de chats fit partie du personnel du palais et plus tard du musée de l’Ermitage. Pendant le siège de 1941-1944, cet étonnant corps de gardiens disparut malheureusement, comme la plupart des animaux domestiques de la ville. À la fin de la guerre cependant, on réintroduisit des chats au musée. Aujourd’hui ils sont environ 70, ont tous un nom – dont un certain van Dyck – et sont logés dans les caves. Ils arpentent la cour et parfois même les salles des œuvres, bravant l’interdiction officielle ! Au fil des siècles, les chats ont su se montrer indispensables à l’Ermitage et sont aujourd’hui les petites célébrités du musée. Le fait est si bien connu que certaines personnes y abandonnent leur chat ou des chats trouvés, sachant qu’ils y seront bien soignés. Une employée, Tatiana, est responsable de toute cette petite troupe, aussi bien pour les soins que pour les repas, et se fait aider d’une autre collègue, Galina.

musée ermitage carte postale
Carte postale, Musée de l’Ermitage, vers 1900. Source : Gallica/BnF.

Si vous voulez en savoir plus sur cette histoire, je vous conseille le documentaire Des Chats au pays des tsars, une singulière visite de ce grand musée, qui a été diffusé sur Arte. Vous pouvez le revoir sur Youtube. Un article de l’AFP publié sur le site de Libération vous montrera aussi quelques photographies.

Le British Museum a de son côté une histoire plus individuelle à raconter. Là-bas, un chat-gardien a régné pendant 20 ans, entre 1909 et 1929, et son passage a laissé un souvenir impérissable. « Mike the cat » en effet, devenu lui aussi membre à part entière de l’équipe du grand musée londonien en ce début de siècle, eut droit à sa mort à un éloge funèbre, sous la forme d’une petite brochure publiée par Sir E.A. Wallis Budge, conservateur des antiquités égyptiennes du British Museum jusqu’en 1924. Il y raconte l’histoire de Mike. Elle est suivie d’un poème de F.C.W. Hiley, conservateur assistant au Département des livres imprimés du musée, et de deux articles sur Mike publiés de son vivant. Le chat était à sa mort devenu une telle célébrité locale qu’il apparut également dans les rubriques nécrologiques de deux journaux, le London Evening Standard et le Time Magazine.

Mike British museum
Mike, le chat du British Msueum. Photographie anonyme, vers 1909-1929. Source britishmuseum.tumblr.com.

Avant Mike il y avait eu Black Jack, un grand chat noir aux pattes blanches, habitué de la salle de lecture de la bibliothèque du musée. Sa présence était acceptée jusqu’au jour où, ayant été enfermé tout un dimanche dans une des salles des périodiques, il décida de passer le temps en aiguisant ses griffes sur les cuirs des reliures. Des accidents de conservation comme on en rencontre plus… Après cette bavure, Black Jack dut mener une vie clandestine au musée, assez longtemps pour faire oublier ses méfaits.

Un jour de 1908, alors que le conservateur des momies de chats égyptiennes descendait les marches de sa résidence de fonction, Black Jack vint vers lui et déposa à ses pieds un chaton. Une prophétie ! Ce chaton c’était Mike. Il fut élevé au musée, entre la résidence du conservateur qui l’avait adopté et la loge du gardien. À terme, il choisit de s’installer dans la loge. Ouverte jour et nuit, elle présentait un avantage certain pour ses allers-retours nocturnes de chat. De pair avec le chat du gardien, Mike commença alors une longue carrière de garde de l’entrée principale, ses fonctions consistant principalement à chasser les pigeons qui s’attroupaient là et les chiens errant qu’il était le seul, parait-il, à pouvoir faire fuir. Mike et Sir E.A. Wallis Budge furent amis pendant de longues années, si bien qu’à la mort du chat, il ne parut pas incongru que le grand conservateur publie ce tendre éloge. Le journal The Star raconte que même après sa retraite, il continuait de venir porter de l’argent une fois par semaine pour les repas de Mike.

Aucun savant ne saurait être aussi sage que Museum Mike en a l’air. Il accepte la vie si philosophiquement qu’il y a des années de ça il a abandonné l’espoir qu’un jour un grand Musée du pigeon viendrait récompenser ses instincts de chasseur. » The Star, 21 juillet 1927

Enfin, plus proche de nous, à Paris, un chat a aussi choisi de veiller sur le patrimoine. Au Musée du quai Branly en effet, un chat de petite taille, mais sans doute s’agit-il d’une femelle, a fait du beau jardin, dessiné par Gilles Clément, sa demeure. Parmi les nombreux oiseaux, canards et poules d’eau, elle est la seule représentante de son espèce dans l’enceinte du musée et contrôle parfaitement son territoire. Si vous avez de la chance, vous l’apercevrez, mais elle ne se laisse pas facilement approcher. En bon chat de musée, elle abat régulièrement une ou deux souris dans le jardin, mais elle n’a évidemment pas le droit de s’aventurer à l’intérieur. Pour ses repas elle a une astuce : se poster à la sortie de la cantine du personnel est une très bonne stratégie ! Julien Brachhammer de la médiathèque du musée, la photographie régulièrement. Voici une petite sélection.

chat musée
Le chat, devant le Musée du quai Branly. Photographie Julien Brachhammer.
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Le chat du Musée du quai Branly. Photographie Julien Brachhammer.
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Le chat du Musée du quai Branly. Photographie Julien Brachhammer.

Souvent choisis comme sujets par les peintres, pas toujours de façon très heureuse, les chats auraient donc décidé d’envoyer des émissaires surveiller les musées de près. Jamais lassés de faire parler d’eux, ils sont ainsi parfois devenus les stars locales de grandes institutions culturelles. Sur le marché de l’art, il leur arrive aussi de jouer les vedettes : le 3 novembre dernier chez Sotheby’s  cette toile de 1891 de Carl Kahler, estimée à 300 000 $, s’est vendue 826 000 $ !

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Carl Kahler, My Wife’s lovers, 1891, huile sur toile, 177.8 x 258.4 cm. Collection privée. Source : Sotheby’s.

Pour en savoir plus :

Julien Brachhammer ne se contente pas de photographier le chat du Musée du quai Branly. Vous trouverez ses très belles photos sur son site : http://jbrkmr.net/ .

Je vous conseille vivement le documentaire Des chats au pays des tsars, qui constitue une sympathique visite du Musée de l’Ermitage, où l’on voit ses salles, ses caves et ses bureaux, en suivant la vie de l’armée de chats qui y vit.

La petite brochure publiée par Sir E.A. Wallis Budge est numérisée et visible ici : http://fr.slideshare.net/britishmuseum/mike-the-cat-w-budge-1929 .

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7 réflexions sur “Cattus et Artes

  1. Article très intéressant que je me suis empressé de relayer ! Merci encore pour ces découvertes 🙂

    J’aime tout particulièrement le Chat jouant de Henriëtte Rönner.

    De mes années d’étudiants, pas si lointaines, je garde le souvenir d’un chat traînant toujours du côté de la BU de lettres à Nantes, véritable mascotte à l’image de Mike ou du chat du quai Branly…

    Aimé par 1 personne

    1. Quelle belle surprise ! Je connaissais la réputation du fonds patrimonial de la BM de Dijon mais j’ignorais complètement cette collection de menus, c’est ravissant. J’ai fait ma petite recherche et en effet on y trouve de joyeux chats. Merci ! Et quel plaisir de recevoir des compliments de la part de collègues bibliothécaires !

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