George Shiras. Eyes that shine at night.

Une discrète mais non moins importante exposition se tient actuellement et jusqu’au 14 février au Musée de la chasse et de la nature, George Shiras, l’intérieur de la nuit. Grâce à cette rétrospective, j’ai découvert le travail passionnant d’un acteur de la construction de la pensée et de l’action environnementaliste aux États-Unis. George Shiras (1859-1942) passe son enfance dans le décor grandiose du Michigan et des abords sauvages du Lac Supérieur. Initié à la chasse par son père, il trouve rapidement avec la photographie, un autre moyen d’appréhender la nature. C’est lui qui met au point un système de flash permettant de capturer de nuit de magnifiques images d’animaux, qui sont publiées à de nombreuses reprises dans le National Geographic Magazine. Pionnier de la photographie animalière, naturaliste, son expérience de juriste lui vaut un siège au Congrès d’où il travaille avec passion pour la défense de la nature. À la fin de sa carrière, il publie une compilation de ses articles qui est aussi une sorte d’autobiographie : Hunting wild life with camera and flashlight[1].

J’ai tout de suite eu envie de partager cette histoire dans un billet et de l’intituler d’après le titre même d’un chapitre de Hunting wild life… Le naturaliste y apporte une contribution sur le pouvoir réfléchissant des yeux d’un certain nombre de vertébrés la nuit. À la lecture du livre, il m’a paru évident que les mots Eyes that shine at night, « des yeux qui brillent dans la nuit », pouvaient aussi dépeindre George Shiras et résumer parfaitement son travail. Ce sont d’abord ses propres yeux, qui ont voulu voir et révéler la vie des animaux nocturnes, fournissant un apport à la science. Mais ce sont aussi sa pensée et son action, éclairantes et courageuses, au cœur d’un monde industriel et urbain et pleine expansion. Faire redécouvrir l’importance du travail de personnalités qui ont brillé et nous ont fait avancer est une jolie mission, et le Musée de la chasse et de la nature l’a parfaitement endossée à travers cette belle exposition.

Nul hasard si une personnalité telle que celle de George Shiras a grandi dans les États-Unis de la fin du XIXe siècle. La pensée environnementaliste nait véritablement là-bas, autour de 1860, dans ce pays « neuf » aux territoires immenses et aux nombreuses régions encore sauvages. Pendant tout le XIXe siècle, les pionniers appréhendent ces étendues naturelles au moyen d’explorations et d’expéditions scientifiques, mais en passant aussi par des phases de destruction, des chantiers de la ruée vers l’or aux activités de déforestation. Pourtant, au même moment, la conscience de l’exceptionnalité de leurs paysages gagne les américains. Des acteurs, tels que le peintre Thomas Cole[2] ou l’écrivain Henry David Thoreau, défendent l’idée d’une sauvegarde du patrimoine naturel et l’État fédéral ne tarde pas à leur emboîter le pas, en inventant les Parcs nationaux. Le premier, Yosemite National Park, est même érigé en pleine Guerre de Sécession, en 1864. Le Yellowstone National Park (1872) le suit de près.

Thomas Cole
Thomas Cole, Paysage avec personnages, une scène d’après « Le Dernier des Mohicans », huile sur panneau, 66,4 x 109,4 cm, 1826. Terra Foundation for american art, collection Daniel J. Terra. Source : picturingtheamericas.org.

George Shiras nait donc en 1859, dans la ville industrielle de Pittsburgh. Mais son enfance est marquée par ses fréquents séjours dans la maison familiale de Marquette, village au bord de la rive sud du Lac Supérieur, dans le Michigan. Les abords sauvages et sublimes de Marquette sont le cadre des aventures d’enfance de Shiras et de sa découverte de la nature. C’est là que son père l’initie à la chasse et à la pêche, mais c’est aussi là qu’il s’essaye pour la première fois à la photographie.

carte lac supérieur lake superior
« La région du Lac Supérieur dans laquelle, pendant 65 ans, l’auteur a étudié et photographié la faune et la flore sauvage ». Carte publiée dans « Hunting wild life with camera and flashlight ».

En 1889, il abandonne la chasse pour se tourner vers la photographie animalière. Sa spécialité devient rapidement la photographie de nuit. C’est en fait une pratique de chasse courante alors en Amérique du nord, le jacklighting, qui va inspirer George Shiras pour sa propre technique de photographie. Le jacklighting consistait à s’aider d’une source lumineuse constante qui agissait à la fois comme révélateur du gibier, les yeux d’un grand nombre de vertébrés réfléchissant la lumière dans l’obscurité, et comme leurre, les animaux ayant tendance à fixer la source de lumière plutôt qu’à s’en inquiéter. Pour ses clichés, Shiras n’agit pas différemment. Arpentant les rives du lac, d’étangs ou de rivières, dans un canoë, il parvient ainsi à photographier les animaux fréquentant ces lieux la nuit. Ses clichés en noir et blanc, d’animaux surpris au cœur d’une nature dense et sauvage, non seulement sont novateurs, mais ont une beauté magique.

george shiras
« L’auteur débute la photographie de la vie sauvage. – Ces chasseurs au flash en 1893 étaient les pionniers de cette activité ». George Shiras apparaît ici dans son canoë, avec tout son équipement photographique. C’est lui-même qui a déclenché l’appareil photo posé sur la rive, au moyen d’une ficelle. Photographie George Shiras, publiée dans « Hunting wild life with camera and flashlight ».
whitetail cerf de virginie george shiras
« Sortie du brouillard, au bord de l’eau vint un cerf de Virginie ». Les cerfs de Virginie, appelés aussi « cerfs à queue blanche » sont typiques de l’Amérique du Nord. Photographie George Shiras, publiée dans « Hunting wild life with camera and flashlight ».
lynx george shiras
Lynx sur les rives du Lac Loon, près du Lac Wanapitei, Ontario, Canada, juillet 1902. Photographie George Shiras. Cette photographie de lynx est exceptionnelle, sans le leurre l’animal ne se serait pas laissé approcher.

Les sujets nocturnes de George Shiras se limitent alors principalement aux cervidés qui viennent s’abreuver. Pour atteindre les animaux qui ne s’aventurent pas sur les rives, il invente plus tard un système de piège photographique. Une ficelle tirée au passage de l’animal enclenche l’appareil photo. C’est ainsi qu’il obtient cette jolie photographie de biches à queues blanches surprises par le flash. Pour les petits animaux curieux comme les ratons laveurs, il adapte le piège en attachant un appât à la ficelle. Ces images-là sont particulièrement amusantes.

george shiras raccoon raton laveur
Raton laveur prit au moyen d’un piège photographique sur la rive Nord-Est de Whitefish Lake, région du Lac Supérieur, Michigan, 1903. Photographie George Shiras.

L’originalité et l’intérêt de ses photographies valent à George Shiras la publication d’un premier article dans le National Geographic Magazine de juillet 1906. Le succès est important et Shiras devient ainsi l’initiateur d’un nouveau passe-temps, la photographie animalière. Son travail avait également été récompensé en 1900, lorsque le gouvernement américain avait demandé à ce que ses tirages soient montrés à l’Exposition Universelle de Paris, où il reçut deux médailles. L’article de 1906 est le premier d’une longue série. Shiras ne publie pas simplement ses clichés mais aussi ses observations de naturaliste de terrain, dans de nombreuses régions des États-Unis. C’est notamment lui qui fit la découverte de la présence d’élans dans le parc de Yellowstone, identifiés plus tard comme une sous-espèce qu’on nomma Alces americana shirasi, d’après son nom.

Par l’expérience et l’observation, George Shiras se forge peu à peu une conscience environnementaliste. L’époque est celle du développement du sport et des activités de plein air, que vantent les out-of-doors magazines qui fleurissent. Shiras en donne lui-même l’exemple et souhaite promouvoir auprès du grand public les activités rapprochant l’homme de la nature. Cependant, un passe-temps s’est particulièrement développé : la chasse. Les licences sont plus nombreuses d’années en années. En 1935, au moment de la publication de Hunting wildlife with camera and flashlight, E.W. Nelson, qui préface le livre, parle d’une véritable « armée de chasseurs licenciés qui atteint presque sept millions ». George Shiras, très conscient de ce problème, lui-même ancien chasseur, appelle à une gestion raisonnable :

Ardent chasseur dans mes jeunes années, je serais ingrat de perdre de vue l’intérêt de mes anciens compagnons d’armes. […] Leurs excursions apportent santé et plaisir à ceux qui sont majoritairement confinés dans les limites de la ville et qui sont en attente d’une forme énergique de divertissement. […] Naturellement, avec un nombre d’adeptes grandissant, et un déclin marqué, pour les animaux, des ressources en nourriture et des abris, dû à une civilisation gagnant toujours plus de terrain, il est devenu urgemment nécessaire de décréter et de renforcer des lois strictes, afin de maintenir un ratio approprié entre les chasseurs et les chassés. »

Shiras voit dans le développement de l’activité de photographe amateur, plutôt que de chasseur, un moyen de réduire la pression sur la faune sauvage.

À partir de 1903, George Shiras finit d’ailleurs par se consacrer uniquement à ses activités de naturaliste et de photographe. Il quitte ses fonctions d’avocat, qui le retenaient dans la très urbaine Pittsburgh. Il siège au Congrès de 1903 à 1905, sous la présidence de Theodore Roosevelt, lui-même acquis aux idées de protection de la vie sauvage. Dès ce moment, il s’engage réellement dans l’effort législatif pour la sauvegarde de l’environnement. C’est l’autre pan majeur de son travail. Shiras prépare le Migratory bird bill, un projet de loi visant une protection uniforme des oiseaux migrateurs entre les États fédéraux. La loi fut actée en 1913. Par la Shiras Gun law passée dans l’Etat du Michigan, il parvient à faire interdire le port d’armes dans les zones de chasse hors saison de chasse. L’effet fut immédiat et permit de réduire grandement le nombre d’animaux tués illégalement. Il participe aussi aux discussions pour étendre le parc national de Yellowstone. Une autre grande victoire pour George Shiras est la Buck law, qu’il soutient depuis le départ et qui vise à protéger plus particulièrement les biches et les faons.

Yellowstone
Parc national de Yellowstone (Wyoming), William Henry Jackson, 1870-1885, dans le cadre de la mission Hayden. Source : Gallica/BnF.

Après son passage au Congrès, il poursuit son travail en aidant différentes organisations et associations et en siégeant pendant plus de 25 ans au conseil d’administration de la National Geographic Society.

La carrière de George Shiras est dense et passionnante. Théodore Roosevelt, qui d’ailleurs reçut en même temps que lui, en 1918, le titre honorifique de Docteur en Science de la part du Trinity College d’Hartford, admirait son travail. À plusieurs reprises, il insiste pour que Shiras publie une compilation de ses nombreux articles, afin que soit rendue visible l’importance de ses recherches et de ses résultats. Ce n’est qu’en 1935, à 76 ans, que George Shiras finit par publier Hunting wild life with camera and flashlight. Son titre résume son engagement le plus cher : amener le public vers les activités de découverte de la nature et l’inciter à se détourner de la chasse au profit de la photographie animalière. Cette publication n’est pas seulement alimentée par ses anciens articles. Ayant tenu un journal de ses sorties et expéditions depuis 1875, il peut ajouter tout un contenu autobiographique, de sorte que le livre nous donne un aperçu complet de sa vie et de son travail. Publié par la National Geographic Society, préfacé par E.W. Nelson, ancien responsable de l’U.S. Biological Survey, le livre est dédié à Théodore Roosevelt lui-même, malheureusement décédé seize ans plus tôt.

hunting wild life george shiras
Les deux volumes de Hunting wild life with camera and flashlight, 2nde édition de 1936.
theodore roosevelt george shiras
Dédicace de Hunting wild life with camera and flashlight : « À la mémoire de Theodore Roosevelt, sportif, naturaliste, explorateur, homme d’État et conservateur de la vie sauvage, ces volumes sont respectueusement dédiés par l’auteur ».

George Shiras avait tout pour me plaire. Non content d’avoir été le pionnier de la wild life photography, d’avoir inventé des systèmes ingénieux permettant de prendre en photo les animaux de nuit et automatiquement, mais encore d’avoir eu une véritable action dans le champ législatif pour la sauvegarde de l’environnement, Shiras avait aussi conscience de l’importance de la libre circulation de son travail. Souvent, il permit à d’autres auteurs d’utiliser ses photographies gratuitement et, en 1928, il fit don de ses négatifs à la National Geographic Society, pour qu’ils puissent être conservés et réutilisés.

Observer et photographier la vie sauvage de jour et de nuit a été pour moi une joie et une source d’inspiration. Je me sentirais bien récompensé si ces souvenirs, rapportés de nombreuses années, communiquent une partie de ce sentiment à d’autres et les amènent à apprendre le plaisir d’approcher la Nature. »

george shiras fawn faon
« Un faon normal et un faon albinos ont grandi ensemble ». Photographie George Shiras, publiée dans « Hunting wild life with camera and flashlight ».

 

[1] « Chasser la faune sauvage avec un appareil photo et un flash ». Le livre n’a encore jamais fait l’objet d’une traduction, mais vous pouvez le trouver dans ses éditions américaines sur le marché du livre d’occasion. D’après mes recherches, ce livre n’est pas conservé dans une bibliothèque publique en France.

[2] La peinture de paysage a d’ailleurs aux États-Unis à cette époque une importance qu’elle n’a pas en Europe. A ce sujet, l’exposition Picturing the Americas se tient actuellement au Crystal Bridges Museum of American Art, en Arkansas, mais nous avons la chance de pouvoir profiter de son équivalent dans une très belle exposition virtuelle.

L’exposition :

Jusqu’au 14 février  2016 au Musée de la chasse et de la nature. Ouvert du mardi au dimanche, de 11h à 18h. Nocturnes les mercredis jusqu’à 21h30.

Adresse : 62, rue des Archives – 75003 Paris

Pour aller plus loin :

SHIRAS George, Hunting wild life with camera and flashlight, 2 vol. Washington, National Geographic Society, 1935 (1ère ed.), 1936 (2nd ed.).

BAILLY Jean-Christophe, VOSS Sonia, George Shiras : l’intérieur de la nuit. Paris, Ed. Xavier Barral, 2015. Ouvrage réalisé à l’occasion de l’exposition « George Shiras, l’intérieur de la nuit » présentée au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris du 15 septembre 2015 au 14 février 2016.

Sur le contexte et l’histoire de la naissance des parcs nationaux aux Etats-Unis : La Marche de l’histoire (France Inter), émission du mercredi 21 octobre 2015.

Sur le contexte et l’histoire de la peinture de paysage en Amérique, l’exposition virtuelle Picturing the Americas.

Toutes les photographies tirées de Hunting wild life…, tombé dans le domaine public, sont des photographies personnelles. Malheureusement, il n’existe pas de version numérisée du livre.

 

Advertisements

4 réflexions sur “George Shiras. Eyes that shine at night.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s