De Grandville à Walt Disney : quand le dessin anime le jardin

Il y a quelques temps sur Gallica, je suis tombée sur les dessins de Grandville pour Les Fleurs animées (1847). Comme ces jolies femmes-fleurs m’ont immédiatement rappelé la chanson des fleurs dans Alice au Pays des Merveilles de Walt Disney (1951), j’ai eu envie d’aller voir un peu plus loin. Et puisque le printemps arrive, c’est de saison !

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« Marguerite », illustration pour Les Fleurs animées, dessin J.J. Grandville. Source : Gallica/BnF.

En guise de préambule à ce billet, je précise simplement que Grandville ne gravait pas lui-même ces dessins. Toutes les gravures et lithographies que vous allez voir sont donc bien des dessins de Grandville, mais portés sur la planche de bois ou sur la pierre par des graveurs professionnels. Une grande partie des dessins originaux de Grandville est conservée au Musée des beaux-arts et à la Bibliothèque municipale de Nancy, mais malheureusement ils ne sont pas visibles sur Internet.

Qui était J.J. Grandville ? Né à Nancy en 1803, Grandville commence sa carrière artistique comme apprenti miniaturiste dans l’atelier de son père, puis dans celui d’un miniaturiste parisien. En 1828-1829, il publie Les Métamorphoses du jour qui lui font connaître le succès. Désormais, des éditeurs lui passent commande. Grandville manifeste dès sa jeunesse un goût pour la caricature. À Paris, il publie alors des dessins dans plusieurs journaux comme La Silhouette, La Caricature ou Le Charivari. C’est au moment de la Révolution de juillet et de la chute de Charles X, puis du gouvernement de Louis-Philippe : la caricature politique vit une période intense.

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Caricature, « Encore une fois…Madame, voulez-vous ou ne voulez-vous pas divorcer, vous êtes parfaitement libre », Grandville et Eugène Forest. Llithographie, 19 x 23,2 cm. Source : Gallica/BnF.
Ô Soleil de Juillet, viens vite !!, lithographie ; 20,5 x 28,6 cm, Grandville, Auguste Desperet
Caricature, « Ô Soleil de Juillet, viens vite !! », Grandville et Auguste Desperet. Lithographie, 20,5 x 28,6 cm. Source : Gallica/Bnf.

Ami d’Edouard Charton, qui fonda Le Magasin pittoresque et co-fonda L’Illustration, Grandville peut aussi publier dans ces journaux. En 1835, il finit par abandonner la caricature politique, les journaux d’opposition ayant été réduits au silence par la censure. Il entame pour de bon une carrière d’illustrateur de livres, dans lesquels la satire sociale et l’opposition politique continuent cependant de dominer, comme dans Scènes de la vie privée et publique des animaux (1842). La bourgeoisie triomphe alors à Paris, et Grandville n’a qu’à regarder par sa fenêtre pour trouver sujet à rire. Peu de temps après la fin de la publication des Fleurs animées, début 1847, accablé par les pertes successives de ses trois enfants et de sa première femme, Grandville décède à l’âge de 44 ans.

D’avril 1846 à janvier 1847 paraissent donc, en plusieurs livraisons comme c’est encore souvent d’usage à l’époque, Les Fleurs animées. Grandville s’associe à l’écrivain Taxile Delord, qui imagine des petites histoires sur les fleurs. Le dessinateur lui, se lance dans une personnification des fleurs auxquelles il donne des traits féminins. S’appuyant sur le rôle qu’on lui attribue, la saison à laquelle elle pousse ou jouant simplement sur son nom, Grandville présente chaque fleur dans une attitude différente.

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« Narcisse », Grandville. Illustration pour Les Fleurs animées, 1846-1847. Source : Gallica/BnF.

À première vue, Les Fleurs animés peut sembler une œuvre tout à fait à part dans le travail du dessinateur. Et effet, ni satire, ni caricature n’ont leur place ici. Le livre vise un public féminin – le second tome contient d’ailleurs une « Botanique des dames » et une « Horticulture des dames »[1] – et les dessins mettent donc en valeur les charmes de celles-ci. Les critiques contemporains sont déçus. N’y retrouvant pas l’expressivité habituelle du trait de Grandville, ils boudent la publication. Pourtant, côté public, le lancement des Fleurs animées est un véritable succès. À tel point que l’éditeur demande un second tirage. En fait, toute la poésie usée par Grandville pour donner vie aux fleurs est sans doute la raison du succès. L’ouvrage sera même traduit et publié dans plusieurs autres pays.

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« Jasmin », Grandville. Illustration pour Les Fleurs animées, 1846-1847. Source : Gallica/BnF.
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« Capucine », Grandville. Illustration pour Les Fleurs animées, 1846-1847. Source : Gallica/BnF.

Mais à y regarder de plus près, les sages fleurs de J.J. Grandville présentent bien des similitudes avec les recherches graphiques antérieures de l’artiste. Comme pour ses bourgeois qu’il a si souvent aimé dessiner, pour parvenir à représenter ses femmes-fleurs, Grandville doit travailler son sens de l’observation. Le Musée des beaux-arts de Nancy conserve de nombreuses études de fleurs qu’il a réalisées dans son atelier ou directement dans les jardins. Sur certaines, il a aussi ajouté les insectes qu’il pouvait observer en même temps, et ceux-ci se retrouvent protagonistes de certains dessins, comme dans celui du narcisse ou de la rose.

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« Rose », Grandville. Illustration pour Les Fleurs animées, 1846-1847. Source : Gallica/BnF.

La métamorphose, ensuite, est une recherche permanente du travail de Grandville. Cherchant dans les silhouettes des objets, des humains et des animaux, des analogies de formes, il multiplie les transformations fantastiques. En 1844, dans Un autre monde, il change un bilboquet en rose, qui elle-même se transforme peu à peu en femme puis en personnification du sommeil. De la même façon, dans Les Fleurs animées, tous les attributs des plantes et des fleurs muent en de somptueuses robes et accessoires féminins, comme on le voit bien sur le dessin « Scabieuse et souci ».

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« Les Métamorphoses du sommeil » (détail), Grandville, Un autre monde, 1844. Source : Gallica/BnF.
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« Scabieuse et Souci », Grandville. Illustration pour Les Fleurs animées, 1846-1847. Source : Gallica/BnF.

Se mêlant à la métamorphose, la personnification, on le voit, enchante Grandville, qui reprend ici un procédé déjà éprouvé.

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Personnification de l’hiver. Grandville, illustration pour le chapitre « Les Quatres saisons », Un autre monde, 1844. Source : Gallica/BnF.

Surtout, ce n’est pas la première fois que Grandville anime plantes et fleurs. Toujours dans Un autre monde, à plusieurs reprises, des fleurs et des arbres deviennent sous son trait de véritables personnages. Et c’est bien l’animation la clé du travail de Grandville. Ici, les fleurs sont les actrices, tout comme les petits animaux qui les entourent ou même les sécateurs tâchant d’arracher l’aubépine. L’animation obsède Grandville dans toute son œuvre. Si bien qu’il rédige pour lui-même cette épitaphe :

CI GIT J.J. GRANVILLE [sic]

Il anima tout, et, après Dieu, fit tout vivre, parler ou marcher ;

Seul, il ne sut pas faire son chemin »

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« Aubépine », Grandville. Illustration pour Les Fleurs animées, 1846-1847. Source : Gallica/BnF.

De nombreux commentateurs postérieurs le voient en cela comme une sorte de précurseur des grands maîtres de l’animation au cinéma. Et c’est là que je retombe sur mes fleurs d’Alice au Pays des merveilles. Sans doute Walt Disney, son concurrent Max Fleischer et bien d’autres dès les années 30, ont-ils vu et intégré les dessins de Grandville comme une référence. Je ne résiste pas à vous montrer « Flowers and trees » (1932), des Silly Symphonies de Walt Disney, où l’on retrouve les arbres d’Un autre monde.

 

Quant aux fleurs animées, les voici danseuses dans le ballet russe de Fantasia (1940) et, enfin, cantatrices dans la fameuse chanson « Un matin de mai fleuri » d’Alice au Pays des merveilles (1951).

***

[1] Comme de nombreuses publications du XIXe siècle, Les Fleurs animées contiennent en fait, en quelque sorte, deux livres : les histoires de Taxile Delord illustrées des planches de Grandville, puis, à la fin du second tome, un traité de vulgarisation de botanique et d’horticulture, « à l’usage des dames ». Les deux publications pourraient tout à fait paraître séparément mais forment ensemble une sorte de bel objet utile.

Pour aller plus loin :

Pour lire en entier Les Fleurs animées, c’est sur Gallica !

RENONCIAT A., La Vie et l’œuvre de J.J. Grandville. Paris : ACR, 1985.

Grandville : dessins originaux. Catalogue d’exposition du Musée des beaux-arts de Nancy, 1986.

Et pour plus d’animation au jardin, voici une terrible aventure de Mickey où, suite à un l’inhalation accidentelle d’une belle dose d’insecticide, la célèbre souris, prise d’hallucinations, se retrouve prisonnière d’un jardin géant, poursuivie par des insectes vengeurs. Les métamorphoses chéries par Grandville sont à l’honneur, avec une vipère-tuyau d’arrosage et un insecte à antennes émettrices de code morse. Le petit Max Fleischer en-dessous, sur un combat fourmis-fourmilier, est aussi un coup de cœur !

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