Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville

Non loin de Senlis et de Chantilly, au cœur du parc naturel régional de l’Oise, le petit bourg d’Ermenonville abrite un trésor de verdure et d’histoire, le Parc Jean-Jacques Rousseau. Il a été nommé ainsi en hommage au philosophe qui vécut au village les six dernières semaines de son existence. Rousseau fut inhumé au sein même de ce parc, où il demeura pendant seize années jusqu’à son transfert au Panthéon. Les jardins d’Ermenonville, créés par le marquis de Girardin autour de son château, constituèrent pour le philosophe le lieu de ses ultimes promenades. Après sa mort, ils devinrent l’objet d’un véritable pèlerinage qui se prolongea jusqu’au 19e siècle. Mais en vérité Jean-Jacques Rousseau est à Ermenonville bien avant de s’y installer : sa philosophie et sa conception de la nature influencent fortement le marquis et se reflètent dans les choix paysagers de ce dernier. Si le parc actuel ne représente plus qu’une partie de ce qu’ont été les jardins d’Ermenonville, sa visite nous donne un bel aperçu de cet intense moment culturel du 18e siècle, où l’art naissant des jardins paysagers en France rencontre les idées nouvelles de la philosophie.

Rousseau arrive à Ermenonville dans la journée du 2 mai 1778, quittant Paris pour toujours. Le philosophe ne s’était jamais vraiment plu dans la capitale, où il était pourtant revenu en 1770, au terme d’un long exil commencé huit ans plus tôt en raison de la condamnation d’Émile ou De l’éducation par le Parlement de Paris. La nature est un refuge pour Jean-Jacques Rousseau, voyageur et peu féru des mondanités et des sociabilités qu’exige la vie citadine. Certains lieux où il vécut le marquèrent profondément et lui inspirèrent les descriptions de Julie ou la nouvelle Héloïse et celles des Rêveries du promeneur solitaire. Ce sont, par exemple, les abords du Lac Léman, en 1754, les environs de Môtiers dans le Jura suisse où, lors de promenades, muni de son Linné, il cueille de quoi constituer des herbiers. Son séjour de deux mois à l’automne 1765 sur l’Île de Saint-Pierre au Lac de Bienne grave en lui l’image d’une nature apaisante. Exilé en Angleterre, il visite les fameux jardins de Stowe, aménagés  par les plus grands architectes des jardins britanniques d’alors, William Kent et Capability Brown.

Julie ou La Nouvelle Héloïse (1761), dont le retentissement est immense au 18e siècle, est imprégné des paysages de la vie de Rousseau et de la conception qu’il s’est forgé de la nature. Pour lui, elle a à offrir une expérience sensorielle et émotionnelle, par le biais de la promenade notamment. Celle-ci doit être contemplative et solitaire. Il faut savoir s’arrêter, observer et se laisser atteindre par elle. C’est une idée nouvelle au 18e siècle. Jusqu’ici, la vision qu’a l’européen de la nature est plutôt conditionnée  par le rôle qu’elle tient dans l’économie des hommes, dans l’agriculture. Les Alpes font peur, car les paysages qu’elles offrent sont peu propices à l’entreprise humaine, voire hostiles. Cela commence à changer au moment où Rousseau publie La Nouvelle Héloïse et le philosophe avec ce roman contribue à ce bouleversement. On voit, quelques années après, les peintres romantiques intégrer ces paysages grandioses dans nombre de leurs peintures. Ils représentent souvent, au passage, l’émotion de l’homme transporté, submergé par leur beauté.

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Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La nouvelle Héloïse, Paris, veuve Dabot, 1823. Partie IV, lettre XVII, promenade de Julie et Saint-Preux sur le lac de Genève. Source : Gallica/BnF.

René-Louis marquis de Girardin, comme beaucoup de ses contemporains, a lu La Nouvelle Héloïse et s’en est régalé. C’est une véritable source d’inspiration pour la création de ses jardins à Ermenonville. En 1762, il hérite du château et d’une petite fortune. Il décide de consacrer cette dernière à la transformation de son nouveau domaine de près de 200 hectares en un jardin paysager. La mode de ces parcs arrive à ce moment-là en France, depuis l’Angleterre, où des hommes comme Capability Brown règnent en maîtres sur ce nouvel art. On sait que Girardin en 1760 visita les jardins de Leasowes, créés par le poète William Shenstone, et qu’il en rapporta des idées. Le marquis est parmi les premiers à introduire ce style dans le pays. Plusieurs grands jardins dans la région parisienne sont ainsi transformés à cette époque.

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Le marquis René de Girardin, attribué à Georges-Frédéric Meyer (ou Mayer). Huile sur toile, 1778-1779. Abbaye royale de Chaalis, Collection Jean-Jacques Rousseau.

Aujourd’hui, seul le parc au midi, la partie du jardin située au sud du château d’Ermenonville, est visible par le public, mais il faut s’imaginer un ensemble composé aussi du parc au nord et de la partie appelée « Désert », au nord-ouest[1]. Ce dernier espace évoque à Girardin, lorsqu’il le visite pour la première fois, la Meillerie de La Nouvelle Héloïse. Il fait donc installer une barque sur l’étang, rappelant les retrouvailles de Julie et Saint-Preux et leur promenade sur le lac de Genève. Dès cette époque, il y fait aussi bâtir une cahutte qu’il nomme « la cabane de Jean-Jacques Rousseau ». L’ensemble des jardins, qu’il embellit avec l’aide de l’architecte paysagiste Jean-Marie Morel respecte les préceptes qui président dans les vergers de Clarens, lieux mythiques du roman : une nature libre, subtilement guidée par la main de l’homme.

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L’Etang du Désert à Ermenonville (détail). Dessin Constant Bourgeois, eau-forte par Guyot et Peydoux, 1808, in Description des nouveaux jardins de la France et de ses anciens châteaux, Alexandre de Laborde, 1808. Source : INHA. Rousseau est représenté avec son tricorne, en admiration devant les paysages lui rappelant ceux de La Nouvelle Héloïse.
Vue du désert, à Ermenonville, dessin Constant Bourgeois, Devilliers et Bosq sculp, 1819
Vue du Désert à Ermenonville (détail). Dessin Constant Bourgeois, estampe par E. Devilliers et J. Bosq, 1819. Eau-forte et burin, 8,5 x 11 cm. Source : Gallica/BnF. Rousseau est représenté dans son lieu favori, herborisant, avec son tricorne sous le bras.

Le marquis cède toutefois à la mode des fabriques, que Rousseau juge trop artificielles. Malheureusement, toutes n’ont pas été conservées mais on peut toujours voir aujourd’hui celle qui fut sans doute la plus emblématique et qui aurait été dessinée par Hubert Robert, le Temple de la philosophie. C’est un petit édifice circulaire, imitant le temple de la Sybille à Tivoli. Les ruines factices ponctuent les jardins du 18e et du début du 19e siècle mais le temple d’Ermenonville se démarque. Il faut en vérité y voir un édifice en construction, en hommage à la philosophie naissante. Girardin attribue à chaque colonne le nom de grands savants, qui sont pour lui les piliers de la connaissance et de la philosophie : Newton, Descartes, Voltaire, Montesquieu, Penn, Rousseau. Des colonnes inutilisées ont été laissées à dessein sur le côté, en attente de venir compléter le monument par de nouveaux grands noms. Le marquis de Girardin donne à chaque grand homme un qualificatif qu’il fait graver en latin au-dessous. Pour Jean-Jacques Rousseau, il choisit naturam.

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Le Temple de la philosophie à Ermenonville, Hubert Robert, 1800. Huile sur toile, 93 x 113 cm, collection privée.
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Le Temple de la philosophie à Ermenonville. Photographie personnelle.

Les idées de Rousseau imprègnent donc dès leur création les nouveaux jardins d’Ermenonville. Aussi, lorsque Girardin apprend que le philosophe cherche à quitter Paris pour se retirer à la campagne, il l’invite chez lui, grâce à l’intermédiaire du médecin Le Begue de Presle. Le père de la nouvelle Héloïse débarque ainsi dans ses jardins de Clarens, quasi matérialisés à Ermenonville, au début du mois de mai 1778. Il y retrouve une vie paisible, le calme de la campagne. Il fréquente l’auberge du village, donne des cours de musique aux enfants du marquis et peut reprendre ses promenades solitaires dans le parc du château. À propos d’un petit autel installé dans la partie sud, il fait remarquer que l’objet invite à la rêverie. Girardin fait alors effacer les mots de Voltaire qui y étaient gravés pour y faire inscrire « À la rêverie ».

Le lieu privilégié par le philosophe est le Désert, plus sauvage. Il vient souvent s’assoir dans la grotte qui porte déjà son nom, si bien que plusieurs estampes seront diffusées après sa mort l’y représentant.

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Cabane de Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville. C. Motte, 1810-1836. Lithographie, 16 x 21,5 cm. Source : Gallica/BnF.
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Cabane de J.J. Rousseau à Ermenonville (détail), Jean-Pierre Thénot, 1841. Lithographie, 8 x 13 cm. Source : Gallica/BnF.

Surtout, Rousseau met à profit ses promenades pour compléter ses herbiers. Une image de Rousseau herborisant à Ermenonville va ainsi être largement diffusée. Il s’agit d’un dessin du peintre Georges-Frédéric Meyer, qui séjournait là au même moment. Le philosophe est représenté tourné vers la gauche, tricorne sous le bras, tenant à la main des herbes qu’il vient de couper. Ce dessin, reproduit par de nombreuses estampes au 18e siècle et pendant tout le 19e siècle, parfois avec le philosophe tourné vers la droite, devient presque canonique.

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J. J. Rousseau et la vüe du pavillon qu’il habitoit à Ermenonville. Estampe d’après un dessin de Meyer. Source : Gallica/BnF.

Le 2 juillet 1778, Jean-Jacques Rousseau s’éteint dans sa maison d’Ermenonville. Le sculpteur Houdon, grand portraitiste de l’époque, vient réaliser un masque mortuaire et exécute ensuite avec cette base plusieurs bustes. Celui ayant appartenu au marquis est conservé dans la collection Jean-Jacques Rousseau de l’abbaye de Chaalis.

Girardin décide de placer le tombeau sur l’île des peupliers, au milieu de l’étang du parc au midi. Un tombeau provisoire est installé, surmonté d’une urne funéraire. Puis c’est à Hubert Robert qu’est confié le dessin du tombeau définitif. Il livre une pièce dans le style romain, avec un bas-relief représentant une mère allaitant tout en lisant l’Emile. Ce traité de Rousseau sur l’éducation comptait aussi parmi les textes ayant influencés le marquis. La sculpture est confiée au sculpteur Lesueur. Moreau le Jeune quant à lui dessine les derniers instants du philosophe, une estampe qui elle aussi deviendra célèbre.

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Vue du tombeau de J. J. Rousseau dans l’Isle des peupliers à Ermenonville (détail). Gravure par Godefroy, dessin de Gaudat, 1781. Taille-douce, 46.8 x 36.8 cm. Source : Gallica/BnF.

Les jardins d’Ermenonville, déjà réputés, commencent avec la mort du philosophe à attirer les foules. Des visiteurs curieux accourent mais aussi des personnages illustres comme Gustave III, roi de Suède, ou la reine Marie-Antoinette qui fait le déplacement en 1780. Avec le succès de La Nouvelle Héloïse, et le retentissement de ses écrits plus polémiques, Rousseau était devenu une célébrité. On se presse pour venir en pèlerinage au tombeau du grand homme, y laisser un graffiti pour marquer son passage et repartir, non sans avoir soutiré une branche ou deux aux peupliers, pour le souvenir. De ce fait, le lieu se détériore et Girardin se voit contraint de retirer la passerelle menant à l’île.

En dépit de ces aléas, la commémoration continue. En réalité elle ne fait que commencer. De multiples estampes et objets dérivés, montrant Rousseau à Ermenonville ou simplement son tombeau sur l’île des peupliers, se diffusent largement et cette production se poursuit longtemps au siècle suivant. La collection de l’Abbaye de Chaalis est riche d’exemples. Sur cette boîte à pilules du 19e siècle, on voit l’image du philosophe herborisant reprise dans une composition où il offre des fleurs à un enfant et sa mère allaitant.

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Boîte à pilules, représentant J. J. Rousseau offrant des fleurs à un enfant dont la mère allaite un bébé. Bois, 19e siècle. Abbaye royale de Chaalis, Collection Jean-Jacques Rousseau.

Le 11 octobre 1794, les restes de Rousseau sont transférés de l’île des peupliers au Panthéon, sur décision de la Convention nationale. Le pèlerinage sur les lieux qui virent les derniers jours du grand philosophe se poursuit cependant. Le marquis de Girardin, quant à lui, se fait représenter sur un portrait de 1790 à côté du buste du philosophe. La renommée de ses jardins et sa passion pour l’art paysager l’ont poussé à écrire De la composition des paysages, publié en 1777, un traité qui est resté une référence jusqu’à aujourd’hui. Un autre ouvrage accompagne dès 1788 le visiteur, Promenade ou itinéraire des jardins d’Ermenonville, un véritable guide décrivant l’œuvre de Girardin.

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Portrait de René-Louis de Girardin, attribué à Jean-Baptiste Greuze. Abbaye royale de Chaalis.

Puis dans les années 1790, le parc se détériore sous le coup de violentes intempéries. La période révolutionnaire ne facilite pas les choses : Girardin est enfermé dans son château, puis incarcéré pendant la Terreur, et se trouve impuissant face aux dégâts qui s’accumulent. Las, il quitte Ermenonville vers 1795. À sa mort en 1808, ses trois fils héritent du domaine qui est finalement démembré en 1878. En 1930, le château, le tombeau de Jean-Jacques Rousseau et le temple de la philosophie sont classés à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques et en 1938 le parc au midi prend le nom du philosophe, qu’il a conservé. Le jardin que l’on visite aujourd’hui a bénéficié d’un vaste chantier de rénovation, touchant aux ponts, aux chemins et aux fabriques. Heureux projet ! Sur la cinquantaine de fabriques installées dans toute l’histoire du parc, seules dix-neuf sont encore visibles aujourd’hui. Mais c’est aussi le sort des jardins d’être en quelque sorte des œuvres en mouvement.

Si le pèlerinage en ce lieu mythique vous tente, n’hésitez pas un instant ! Choisissez une journée ensoleillée pour profiter au mieux du paysage – mes photos datent du printemps mais les couleurs de la fin de l’été doivent, je n’en doute pas lui aller à ravir – et laissez vous guider dans cette nature sauvage magnifiée par la pensée de Rousseau et la main de René-Louis de Girardin.

 

[1] Le Désert d’Ermenonville appartient aujourd’hui à l’Institut de France et est visitable en groupe, une visite commentée par le guide du jardin Jean-Jacques Rousseau. L’ancien château du marquis, quant à lui, est devenu un hôtel.

Pour en savoir plus :

Le site du parc Jean-Jacques Rousseau : http://parc-rousseau.fr/

Le site de l’Abbaye de Chaalis, en particulier la partie consacrée à l’espace Rousseau : http://www.chaalis.fr/fr/espace-rousseau.

BOUCAULT Fabrice, VASSEUR Jean-Marc, Le Parc Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville. Paris, Editions du patrimoine, 2012, Collection Itinéraires.

CURTIL Jean-Claude, Les Jardins d’Ermenonville racontés par Réné Louis marquis de Girardin. Saint-Rémy-en-l’Eau, Éditions Monelle Hayot, 2003.

RÜMELIN Christian (dir.), Enchantement du paysage au temps de Jean-Jacques Rousseau : Genève, Musée Rath, 28 juin-16 septembre 2012. Catalogue de l’exposition, Köln, Wienand, 2012.

Jean-Jacques Rousseau, 1712-1778 : Paris, Bibliothèque nationale, 1962. Catalogue de l’exposition.

Jean-Jacques Rousseau et les arts : Paris, Panthéon, 29 juin-30 septembre 2012. Catalogue de l’exposition, Paris, Editions du patrimoine, 2012.

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3 réflexions sur “Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville

    1. Merci pour votre commentaire, vous pouvez lire la très bonne biographie que Raymond Trousson, spécialiste de Rousseau, lui a consacrée (j’ai oublié de la mettre dans mes suggestions de lectures). Elle donne un bon aperçu de la vie du philosophe et de ses idées et se lit facilement.

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